I. CONSIDÉRATION
La prescience, par laquelle Dieu connaît ce qu'il Joil faire et ce qui doit arriver, est un acte d'entendement qui précède le décret de la prédestination tant à la jrâce qu'à la gloire, parce qu'il lui sert de direction , ït le rend infaillible et invariable. Saint Augustin même, lit un célèbre théologien, met souvent la prescience a première , comme la cause ou la raison de la prédestination (1); c'est à-dire, comme la lumière qui la Élirige, et sans laquelle , comme dit saint Thomas, Dieu de pouvait pas prédestiner ses élus (2). La raison est
(1) Augustinus ipse variis in locis praescientiam praemitlil , ut rationem praedestinalionis. >luizy de Prœd. d/sp. U.scct. 6.
(2y Eos prodestinare non poierat, nisi prœscirel. S. T/iom. in Rom. 8. lect. 6. post médium.
parce que Dieu, sans la prescience du bon usage de ss grâce, comme delà fin qu'il prétend, et de l'effet qu'il doit faire avec nous, ne pourrait le prédestiner certainement, mais seulement à l'aventure (1). Delà vient que saint Augustin semble confondre la prédestination avec la prescience du consentement que nous devons don ner à la grâce , et du bon usage que nous en devons faire avec son secours , lorsqu'en expliquant ces paroles de l'Apôtre '.Dieu n'a point réprouvé son peuple qu'il a prévu (2) , il dit que saint Paul par la prescience a voulu signifier la prédestination; que prédestiner à l'égard de Dieu, est le môme que prévoir ce qu'il doit faire (3) ; que lorsqu'il s'agit de la vocation des élus , les Pères qui l'ont devancé, parlant de la prescience, entendent par ce terme la prédestination à la grâce ; qu'ils en ont usé plus volontiers , parce qu'on l'entend plus facilement, et qu'il convient fort bien à la véritable prédestination à la grâce (4) ; et enfin que personne ne peut combattre sans erreur la prédestination qu'il défend selon les saintes Écritures (5). Il parle de l'erreur des pélagiens, qui soutenaient que les mérites du libre arbitre précédaient la première grâce , et par conséquent que Dieu ne nous prédestinait à la grâce qu'en vue de quelques bonnes œuvres , et de quelques mérites acquis par les seules forces de la nature; au lieu que l'Écriture , les conciles et ies Pères nous dé-
(1) Quia praesupponitur prœscientia boni usûs gratiae tanquàm finis, et effectus à Deo causandus, quem Deus sine praedictà preescientià non posset intendere, nisi dubio et ancipili eventu. Ruizt locojam citato,n. If.
(2) Non repulit Deus plebem suam, quam praescivit. Rom. 11.2.
(3) Prédestinasse est hoc prsescisse quod fuerat ipse faclurus.
(4) Magis autem voluerunt fortassè hoc verbo in eâ re utif quod et faciliùs intelligitur , et non répugnât, imô et congruit veritati quae de praedestinatione gratise praedicatur.
(5) Hoc scio neminem contra islam prœdestinationem quam se, cundùm Scripturas defendimus, nisi errando disputare poluisse^ S. August. hœc omnia habellib, de Perseccr. c. 18. in fine»
clarent ouvertement que nous ne pouvons rien faire pour le salut, si la grâce ne prévient le libre arbitre, et qu'elle ne serait plus grâce, si elle était due à nos mérites. C'est pourquoi lorsque Dieu nous prédestine à la grâce, il peut bien prévoir le bon usage que nous en devons faire , mais il ne peut prévoir aucun mérite qui la devance. C'est ainsi qu'il faut entendre les Pères , lorsqu'ils disent que le décret de la justification n'est pas une dette , mais une grâce; et que Dieu ne trouve pas ses élus dignes d'être choisis , mais qu'il les rend dignes de son choix , parce qu'il leur fait faire des œuvres qu'il puisse choisir : c'est-à-dire , qu'il ne les trouve pas dignes de son élection à la grâce ni à la gloire, avant que d'être justifiés ; mais que par la grâce de la justification il leur fait faire des œuvres dignes de son élection à la gloire (1). C'est par la même raison qu'ils disent qu'on ne peut 3outer que l'Apôtre n'ait voulu signifier la prédestination par le mot de prescience , lorsqu'il écrit aux Romains que Dieu n'a point rejeté son peuple qu'il a uonnu dans sa prescience (2) ; parce, disent-ils, qu'il i prévu ceux qu'il devait se réserver pour les sauver se- 'on l'élection de la grâce; c'est-à-dire, qu'il a prédestités (3). Car il est évident que saint Paul n'exclut en cet îndroit que les œuvres de la loi, que les Juifs avaient aîtes avant que de recevoir la foi et la grâce de la ustiûcation à laquelle tous les justes sont gratuitement
(1; Propositura justificationis manet, non secundùm debiti , sed ecundùm gratiae electionem , quâ eligendos facit Deus , non invelit ; quia Deus facit ut horaines faciant opéra quœ Deus pocsit digère. S. Anselmus , ad illud Rom. 8 : Antcquàm quidquam ;oni cgissent.
(2; Sic ergô et in hoc tempore reliquiae secundùm electionem ;ratiae salvae factœ sunt : bi autem gratin, jam non exoperibus, ilioquin gratia jam non est gralia. Posl S. Aug. Fener. Beda H S. Anselmus, ad illud Rom. 11 : Reliquiae, etc.
(3j Praescivit enim rcliquias quas secundùm electionem graliae fuerat ipse faclurus, hoc est, praedestinavit. Rom. 11. 3. et 6
4ô0 l'homme d'oràison.
prédestinés. Et c'est peut-être ce que saint Laurent- Justinien a voulu dire par ces paroles : Ceux qui sont élevés à la gloire, ont été prédestinés avant leur créalion, sans aucuns mérites précédents de leur part (1). Ce qui est véritable , si l'on prend la prédestination dans toute son étendue , en tant qu'elle enferme la prédestination à la grâce qui précède nos bonnes œuvres et nos mérites , jointe à celle de la gloire qui les présuppose. Car, comme dit ce même Père, « que quelqu'un » soit élu à la vie , qu'il soit gratifié du pardon de ses » péchés , et qu'il persiste jusqu'à la fin dans l'unité , »> cela dépend du bon plaisir de Dieu.» En voici la raison qui suit immédiatement après : « Car celui qu'il a pré- » destiné à la gloire, il le justifie en l'appelant parla » grâce (2). » La prédestination est donc un effet de sa miséricorde à l'égard de la grâce, quoiqu'à l'égard de la gloire , ce soit aussi un effet de sa justice qui récompense et couronne nos mérites.