II. CONSIDÉRATION
Pour donner plus de jour à cette vérité , il faut remarquer que la prescience de Dieu, qui règle la prédestination à la grâce, est différente de celle qui dirige la prédestination à la gloire ; en ce que la première est une connaissance des choses qui doivent arriver sous condition , par laquelle Dieu, avant que de rien déterminer , voit, par exemple , que s'il donne telle ou telle grâce , en telles ou telles circonstances , elle aura un tel ou tel effet. Mais la seconde , qui règle la prédestination à la gloire, est une connaissance des choses absolument futures, par laquelle Dieu prévoit
(1) Qui adgloriam provehuntur , priusquàm fièrent, prsedestinati sunt, eorum nullis praecedentibus meritis. S. laur. Just. in fasciculo amoris, c. 10. ante ftnem.
(2) Ut quisqueeligatur ad vitam , gratificetur ad veniam , et in unitate persistât , in Dei pendet arbitrio. Quem enim praedestinavit adgloriam, per graliam vocando justificat. Ibidem, paulb suyrà.
es mérites futurs de ses élus, avant que de les prédesiner à la gloire par un décret absolu. La raison de la première est que la science qui présuppose que Dieu 1 déterminé quelque chose , et qu'il l'a faite librement, le peut régler et diriger sa providence , comme un iiotif et une raison pour laquelle Dieu la veut , et se détermine à la faire plutôt qu'une autre. Or nos mérites l'ont pu être prévus comme absolument futurs, avant lue Dieu eût arrêté et résolu de donner telles grâces efficaces : cette prescience absolue ne peut donc pas régler la prédestination à la grâce efficace , ni la résolution que Dieu a prise de toute éternité de la donner plutôt à l'un qu'à l'autre , et dans cette circonstance plutôt qu'en une autre. Cette distribution des grâces si différente envers des hommes également indignes , l'ayant encore nul mérite qui les discerne les uns les autres , est un secret de sa sagesse , que nous devons adorer , mais que nous ne pouvons pénétrer. Ne ;oyons point trop curieux , dit saint Chrysostome, mais lonnez cela à la providence incompréhensible de Dieu, qu'elle ordonne le salut des hommes dans les temps convenables, qui ne lui sont pas inconnus. Car l'Apôre dit de lui même : Lorsqu'il a plu à celui qui m'a sé- )aré dès le ventre de ma mère , il m'a délivré par la *râce (1). Cet appel efficace à la foi et à lajustification , îst un effet de la prédestination à la grâce , qui précède ous nos mérites , mais qui présuppose néanmoins la prescience, par laquelle Dieu prévoit le bon effet [m'aura sa grâce dans le cœur de l'homme, s'il veut a lui donner. Si bien que c'est sa sagesse qui lui fournit des moyens infaillibles de fléchir la volonté de 'homme, et de la porter où il lui plaît, sans lui impo-
(1) Ne velis esse curiosior , sc<l concède incompreliensibili Dei
l>rovi<lentiae salutes hominum nolis sifoi temporum opportuniu-
libusordinari. Sic enim fatebalur ipse dicens : Cùm autcm placyi'
ci qui me scgregavit ex ulero raalris me* , vocavil per grau.rr
uam. S. Ckrjrsosl,
452 l'homme d'ormsow.
$er aucune nécessité : et de là vient ce grand empin qu'il a sur les volontés humaines, dont il fait ce qu'il lu plaît. Car, comme dit saint Paul, il peut faire des enfant d'Abraham de ces pierres (1) , c'est-à-dire de ces pécheurs dont le cœur est plus dur que les pierres. / peut répandre sur vous toutes ses grâces avec abondance afin qu'étant toujours pourvus de tous tes biens qui suffises pour votre subsistance , vous ayez abondamment de quoi faire toutes sortes de bonnes œuvres (2). Il peut vous conserver sans péché , et vous établir purs et sans tache en sa glorieuse présence (3). Il peut faire tout ce qu'il a pro mis (4) , soit par lui ou par d'autres. Comme il est aisi départager en divers canaux une source d'eau vive , et de lui donner tel cours qu'on veut , ainsi le cœur des rois est dans la main du Seigneur; et quoiqu'ils soient plus indépendants, plus absolus, et plus propriétaires de leurs volontés que tous les autres , néanmoins il les fait tourner de quelque côté qu'il lui plaît (5). Mais il ne le pourrait pas sans sa prescience, qui lui montre ce qu'il peut faire, et ce qu'il fera infailliblement, s'il veut, sans que le cœur de l'homme y résiste , encore qu'il ait toujours le pouvoir d'y résister. La prédestination est la préparation de la grâce , qui ne peut être sans la prescience ; mais la prescience peut être sans la prédestination, dit saint Anselme (6), parce que la pré- Ci) Potens est enim Deus de lapidibus istis suscitare filios Abrahïe. Matth. 3.
(2) Polens est Deus omnem gratiam abundare facere in vobis, ut in omnibus semper omnem sufficientiam habentes, abundetis in omne opus bonum. 2. Cor. 9. 8.
(3) Potens est vos conservare sine peccato, et conslituere ante conspecturn gloriae suée immaculatos. Epist. Judœ. cap. ultimo, in fine.
(4) Quaecumque promisit Deus, potens est facere. Rom. 4.
(5) Sicut divisiones aquarum, ità cor Régis in manu Domini: quocumquè voluerit , inclinabit iîlud. Prov. 21.
(6) Praedestinatio est gratiœ prseparalio , quœsinè prœscienliâ non potest esse ; potest autem sine prœdestinalione prœscient D. Anselm. ad Rom. 8.
destination à Va grâce est un don gratuit, qui est le principe , et non pas reflet de nos mérites.