III. CONSIDÉRATION
Celte vérité est établie, en troisième lieu, sur l'état dans lequel Dieu nous a mis en ce monde pendant cette vie mortelle, qui est un état deprobation, ou, comme parlent les théologiens, un état de voyageurs. Car, comme dit saint Thomas, avec le commun consentement des docteurs, il est au pouvoir des hommes de se convertir à la foi et à la charité, pendant le cours de leur vie; parce que les hommes ne sont pas en cette vie confirmés dans le bien ni dans le mal, comme ils le sont après qu'ils sont sortis de ce monde (3). En effet, s'ils ne pouvaient plus se convertir, ils ne poun ient plus marcher dans la voie du salut; et par suite, ils seraient à la fin de leur voyage avant la fin de leur vie. Ils ne seraient donc plus obligés à garder les préceptes divins, ni les commandements de l'Église, s'ils étaient entièrement abandonnés, et destitués de tout secours de la grâce, sans laquelle il n'est pas en leur pouvoir de travailler utilement à
(1) Populi autemspernentes propler superbiam suam humililatem Dei, crucifixerunt Salvatorem suura ,et feceruntdamnatorem suum. S. Aug. tract. 4. in Joan.
(2) Non debebant desperare , pro quibus Dominus in cruce pendens, dignatus est orare. S. Aug. tract. 31. in Joan. jam fiitato.
(3) Hommes, quandiùvivunt, possuntad fidem et carilatem converti : quia in hâc vità nonsunt homines confirmât! in bono vel Hialo, sicut post exitum ex hîc vitâ. S. p. q. 62. a. 6. ad 3.
leur salut. Car, comme dit saint Augustin, Dieu ne commande point ce qui est impossible, mais il nous avertit de faire ce que nous pouvons avec sa grâce, et de lui demander ce que nous ne pouvons pas encore (1). Je sais bien qu'il n'est pas obligé de frapper sans cesse à la porte , et de nous offrir sa grâce à tout moment; et que souvent il permet que le pécheur est surpris de la mort au milieu de son crime, ou qu'il tombe dans un état auquel il n'est plus capable de recevoir aucune grâce. Mais quand le précepte presse, ou qu'il est nécessaire de résister à la tentation, je dis que Dieu ne refuse jamais son secours, ou, du moins, la grâce de recourir à la prière, pour l'obtenir de sa bonté. Ainsi dans le besoin il y a toujours un secours prochain, c'est-à-dire, qui donne au libre arbitre un pouvoir entier pour accomplir le précepte , et pour se réconcilier avec Dieu lorsqu'on y est obligé , ou du moins un secours éloigné, c'est-à-dire une grâce pour prier et demander le secours prochain. D'où il suit qu'il n'y a point d'autre mesure qui limite le nombre des grâces, à l'égard de ceux qui ont l'usage du libre arbitre, que la mort, qui est la fln de leur voyage; et qu'un pécheur , pour endurci qu'il soit , n'est jamais tellement abandonné de Dieu, qu'il soit entièrement privé de toute grâce : autrement tous les péchés qu'il commettrait en cet état ne lui seraient plus imputés. C'est pourquoi saint Augustin, parlant de l'aveuglement des pécheurs qui sont tombés dans un sens réprouvé, dit ces remarquables paroles : 11 les a abandonnés à un sens réprouvé. C'est là qu'on appelle l'aveuglement de l'esprit, où quiconque se trouve engagé est exclu de la lumière intérieure de Dieu. Mais il ne l'est pas entièrement en cette vie, car il y a des ténèbres extérieures qu'on sait appartenir plus proprement au
(I) Deus enim jubendo admonet, et facere quod possis,etpelcre quod non possis. S. August. I. de nat. etgrat. c. 43. Vide etiam c. 22. ell. 3. de lib arbit. c. 19.
48G l'homme d'ora.ison.
jour du jugement, auquel celui qui n'a pas voulu se corriger lorsqu'il était temps, est tout-à- fait hors de Dieu (1). Alors il n'y a plus aucun rayon de lumière, plus de grâce, plus de miséricorde; la mesure des péchés est comblée ; la porte du ciel est fermée ; l'endurcissement est parfait; la colère de Dieu est à jamais inexorable (2). Ce que souffre chaque pécheur en cette vie, n'est qu'un commencement de cette colère (3). Ce n'est point un endurcissement entier ni achevé : ce n'est qu'une soustraction de grâces plus abondantes, et, comme dit saint Thomas, l'obstination où l'homme peut être dans l'état de voyageur , est une obstination imparfaite, qui arrive lorsque sa volonté est si affermie dans le mal , qu'il ne s'élève plus dans son âme que de faibles mouvements au bien. De là vient qu'il ne peut pas facilement coopérer à la grâce pour sortir du péché; mais enfin il le pourrait , s'il voulait se faire violence (4). Car nous croyons, avec saint Prosper, que jamaisla grâce n'a été entièrement soustraite à personne (5), et que Dieu n'a jamais permis qu'aucun homme mor-
(1) Dédit eos in reprobum sensum. Haec est caecitas mentis. In eam quisquis datus fuerit ab interiori Dei luce secluditur; sed nondùm penitùs in hàc vità. Sunt enim tenebrae exteriores quae magis ad diem judicii pertinere intelliguntur ut penitùs extra Deum sit, quisquis, dùm tempus est,corrigi noluerit. S. Aug. in Ps. 6.
(2) Quoniam non est in morte qui memor sit tut. Intelligit quoque nunc esse tempus conversionis ; quia cùm ista vita transierit, non restât nisi retributio meritorum : in inferno autem quis confitebitur tibi ? Ibid.
(3; Hujus irae inchoatio est , quamin hàc vità patitur quisque peccator.
(4) Haec est obstinatio imperfecta,quâ aliquis potest esse obstinatus in statu viee , dùm scilicet habet aliquis ilà firmatam vo- Iuntatem in peccato, quôd non surgunt motus ad bonum , nisi débiles. S. Thom. q. 24. de verit. a. 11. in corp.
(5) Credimus nullis hominibus opem graliee in totum fuisse subslractam. S. Prosper, 1. 1 de vocat. Gent. c. 21.
tel, comme dit saint Augustin, se pût excuser d'avoir été enveloppé dans l'ombre de la mort, parce que 2a chaleur du Verbe l'a pénétrée (1).
(1) Non permisit ullum mortaVitun excusare se de umbrà morlis : et ipsam enim penetravit Verbi calor. S. Aug. enarr. 1. in Ps. 18.
pour le samedi de la cinquième semaine après l'épiphanie.
VIL ATTRAIT D'AMOUR
Jésus souverainement aimable , comme l'auteur de la justification.
Comment il faut entendre ce que dit l'Écriture sainte , que Dieu endurcit les pécheurs.
Cujus vult miseretur, et quem vult indurat. II fait miséricorde à qui il lui plaît , et il endurcit qui il lui plaît. Rom. 9. 18.