‹ L'homme d'oraisonChapitre 191 sur 217 · I. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDERATION

// est bon, dit saint Paul, d'affermir son cœur par la grâce (1). Notre cœur est sujet à quatre faiblesses considérables, qui combattent notre persévérance dans le bien. La première est une certaine tendresse qui produit dans nos esprits les mômes effets que la délicatesse fait dans nos corps. Car comme celle-ci nous rend sensibles à toutes les impressions de l'air et aux plus légers accidents; de même celle-là fait que nous recevons du changement et de l'altération de toutes choses. Tout nous blesse, tout nous étonne, tout nous abat sans résistance (2). La seconde est une légèreté volage, qui nous fait quitter le bien avec la môme fa-

(1) Oplimum est gratià slabilire cor. Neb. 13. 3. '2) Si vit/ri essemus , minus casus timereoius.

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cilité que nous l'avons commencé. Saint Paul nous la dépeint naïvement par ces paroles : Ne soyons point comme des enfants, comme des vaisseaux flottants au gré des vagues, comme des girouettes qui tournent à tous vents (1). La troisième est une lâcheté de cœur, une petitesse d'esprit, une pusillanimité qui trouve des difficultés où il n'y en a point , qui fait paraître grandes les plus légères , et qui se rend au premier assaut du mal qui l'attaque. La quatrième est une humeur prompte, impatiente , qui a beaucoup de feu , mais peu de durée. Il y a des esprits si prompts qu'ils ne peuvent souffrir aucun retardement dans les affaires ; ils voudraient que la chose fût faite aussitôt qu'elle est commencée. Un savant évêque (2) les compare au laboureur, qui voudrait que le grain qu'il a semé prît racine aussitôt qu'il l'a jeté en terre, que tout d'un coup il crût en herbe, il montât en épi, il mûrît et fût prêt à moissonner, et que tout cela se fît en un instant. Il y en a d'autres qui se chagrinent et se dégoûtent de tout, et particulièrement des bonnes choses , dont l'importance et la nécessité les attirent parfois, et les obligent à se contraindre quelque temps pour suivre à toute force quelque sainte inspiration : mais comme il est malaisé de ramer toujours contre le fil de l'eau, on les voit bientôt céder au dégoût, et se laisser emporter au courant de leur passion mélancolique. Voilà ce que nous sommes de nous-mêmes, et le pitoyable état où le péché nous a réduits. Mais l'unique remède à toutes ces faiblesses est de recourir à la grâce de Jésus-Christ, à qui rien n'est impossible , et d'y mettre tout son appui. // est bon d'affermir son cœur par la grâce (3). C'est elle qui oppose à la tendresse et à la délicatesse d'esprit une liqueur céleste qui affermit l'âme , et la rend comme

(1) Non simus parvuli fluctuantes, et circumferawur omn tento. Ephes. 4. 14.

(2) GuilleL Arver. Ep. Paris, tract, de virt, c.ii,

(3) Optimum est gratià sUbilira «wr. Heb. 13. 9.

insensible aux atteintes qui lui eussent été auparavant insupportables. C'est elle qui remédie au chagrin et au dégoût par sa douceur, et qui nous fait goûter les fruits d'une dévotion solide à l'ombre de la protection d;vine (1). L'ombre du divin Époux c'est la grâce, dit un grand cardinal (2). L'ombre est toujours unie au corps, et l'accompagne partout où il va : et la grâce est inséparablement unie à lt bonté divine comme au principe qui la produit. L'ombre n'est pas le corps, mais elle lui ressemble et en représente la figure. La grâce ne fait pas des dieux, mais elle nous imprime l'image de la divinité , et nous en fait porter tous les traits. L'ombre nous rafraîchit, et nous défend des cuisantes ardeurs du soleil : et la grâce éteint l'ardeur de la concupiscence, et la chaleur des désirs désordonnés. O Dieu! qu'il est délicieux et utile de s'asseoir à l'ombre de celui qui est tout désirable; et de se reposera la fraîcheur de sa grâce, qui modère l'ardeur violente de nos désirs sensuels (3) ! Qu'il est délicieux, puisque c'est elle qui nous fait goûter les consolations divines ! Qu'il est utile, puisque c'est elle qui fortifie le cœur contre la pusillanimité, qui le tient ferme dans le bien avec une invincible persévérance , qui arrête la légèreté de ses mouvements, qui l'empêche de s'ennuyer dans l'exercice de la vertu, et qui lui donne tout le secours nécessaire pour conduire jusqu'à la fin l'entreprise de la perfection! // est bon d'affermir son cœur par la grâce; mais pour obtenir cette grâce, que faut-il faire de notre part ?

(1) Sub umbrà illius quem dcsidcraveram sedl , et fruclus illius dulcis gutturi meo. Cant.2.

(2) Umbra Christi ipsius est gratia. Card. Bertrand, serm. f.n die ciner.

(3) O Deus , quàm deliciosum et quàm utile est sedere sub timbra illius qui est desiderabilis totus , et sub refrigerio graliac suau ab œstd desideriorum carnalium requiescere ! Ibidem.

*oi;r.T. Œuv. \r. \o

530 L'HOMME D^ORA-ISOIV,

H. CONSIDÉRATION-

Notre Seigneur , qui en est l'auteur et le distribuleur, nous l'a bien voulu apprendre lui-même. Voyez, veillez et prtez (1).

Voyez les malheurs où tombent ceux qui quittent le bien qu'ils ont commencé. Faute de persévérance, Salomon a perdu sa sagesse; Samson, ses forces; Saiil, le royaume et la vie (2). Malheur à ceux qui ont perdu la patience et qui ont quitté le bon chemin , pour se jeter à l'écart en de mauvaises voies ! Que ferez- vous lorsque Dieu commencera à revoir vos comptes (3) ? Si le juste se dément et se détourne du droit chemin, sa justice passée ne l'exemptera pas de la peine qu'il mérite (4), Dieu n'aura point d'égard aux bonnes œuvres qu'il a faites. Tout est perdu pour lui, si la persévérance lui manque.

Voyez l'état que Dieu fait de cette vertu. Il y a cinq mille ans qu'il persévère dans le gouvernement du monde , et dans la conduite particulière des hommes , sans se lasser de leur faire du bien , et de pourvoir à leurs besoins. Pourquoi ne serez-vous pas aussi constant à le servir, que lui à vous combler de ses bienfaits? Pourquoi manquerez-vous de persévérance dans la pratique des bonnes œuvres que vous entreprenez pour son honneur , puisqu'il ne quitte jamais de sa part ce qu'il a commencé pour votre bien ?

(1) Videte , vigilate et orate.

(2) Saul cùm esset parvulus in oculis suis, rex est super Israël constitutus : non perseverans in humilitate, et regnum amisity et vitam. Si cautela Samson, si Salomonis devotio perseverantiam retinuissent , nec is profectô privaretur sapientiâ , nec ille viribus. S.Bernard, ep. 115.

(3) Vae his qui perdiderunt sustinentiam , et qui declinaverunt vias rectas , et diverterunt in vias pravas. Quid facietis cùm inspicere cœperit Deus? Eccli. 2. 16.

(4) Justitia justi non liberabit eum , in quâcumque die jpeccaverit. Ezech. 33. 12

Voyez l'exemple que son cher Fils , et votre fidèle ami , vous a donné d'une constance inébranlable dans l'ouvrage de votre rédemption , qui lui a coûté si cher, et qu'il n'a jamais abandonné jusqu'à la fin. Il n'y a point d'action dans tout le cours de sa vie , ni de vertu dont il ne pût dire en particulier aussi bien qu'en général : J'ai consommé l'outrage que vous m'avez donné à faire (1). Sa patience a été à l'épreuve de toutes les contradictions et de toutes les souffrances jusqu'à la mort de la croix. C'est un ouvrage achevé (2). Son obéissance n'a pas moins d'étendue que sa vie passible, il n'a pas laissé un seul point de la loi qu'il n'ait parfaitement accompli. C'est une vertu consommée. Son amour ne s'est jamais refroidi. Il aima les siens jusqu'à la fin (3) ; et pour donner plus d'éclat à sa persévérance , il permit au Prince des ténèbres de le tenter par la bouche des Scribes et des Pharisiens, qui lui promettaient de croire en lui s'il descendait de la croix : mais il souffrit leurs insultes avec une patience admirable, pour achever l'ouvrage de notre rédemption, et nous dire en mourant : Tout est consomme \A), Voyez s'il manque rien à cet excellent modèle : Pensez Mena celui qui a souffert une telle contradiction des pécheur* contre lui-même, a fin que vous ne perdiez point courage , et que vous ne vous laissiez point abattre (5). Comparez vos travaux avec les siens , vos souffrances avec ses souffrances, vos contradictions avec celles qu'il a endurées , et jugez s'il nest pas raisonnable que vous soyez constant dans son amour et dans son service > puisqu'il vous a si constamment aimé et obligé jusqu'à la mort.

(1) Opus consummavi quod dedisti raihi ut faccrcm. Joan.Xl 4.

(2) Opus consummatum.

(3) Cùm dilexisset suos, in finem dilcxit eos. Joan. 13. 2.

(4) Consummatum est. Joan. 19. 30.

(5) Recogitate eum qui taltm sustinuità piccaloribus adversùs emetipsum contradictionem , ut non fatigemini animii veslrb

eficieolc». Hcb. 12.3.

Voyez. Jetez les yeux sur la peine dont Dieu punit l'inconstance des pécheurs, qui abandonnent lâchement le bien qu'ils avaient entrepris , et la récompense qu'il promet à la persévérance des justes. L'une et l'autre est éternelle. Si votre constance vous ouvre le ciel, vous y serez à jamais heureux; si votre légèreté vous précipite dans les enfers , vous n'en sortirez jamais; et pour n'avoir pas voulu persévérer un moment dans la croix, vous persévérerez malgré vous éternellement dans les flammes, sans pouvoir obtenir une goutte d'eau pour les éteindre (1). 0 si ces pensées entraient souvent dans notre esprit, qu'elles arrêteraient de désordres! 0 soleil de justice, qui avez continué votre course depuis l'orient jusqu'au couchant, sans jamais vous arrêter ni retourner en arrière; éclairez-moi de vos lumières, afin que j'achève la mienne avec une semblable ferveur; croissant sans cesse dans votre amour, et surmontant , d'un cœur ferme et généreux, tous les empêchements qui se rencontreront jusqu'au bout de ma carrière. Seigneur, ouvrez mes yeux afin que je voie (2) , car mon inconsidération est la cause de mes infidélités ; ouvrez-les, afin que je veille ; car si je ne veille sur moi, ma perte est inévitable.

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