I. CONSIDÉRATION
Il est aisé de juger du besoin que nous avons de notre céleste médecin, par l'excès du mal que nous souffrons. On ne le peut mieux expliquer que par les plaintes et les pitoyables cris du Prophète-Roi. Seigneur , dit-il, ne me reprenez pas dans votre colère. Car vos flèches m'ont pénétré, et vous avez appesanti votre main sur moi (1). Je suis tout couvert de plaies et de blessures mortelles: plaies dans mon entendement, plaies dans ma mémoire, plaies dans ma volonté , plaies dans mon appétit sensitif, plaies dans mon corps et dans mon âme. Mes péchés n'ont rien laissé de sain dans ma chair ; mes iniquités se sont élevées par-dessus ma tête, et
(1) Domine, ne iu furore luo arguas me : neque in ira tuâ corripiasmc: quoniam sagiitat; tuœ infixae sunt mini : cl contirmàsti lupcrmc manumtuam,.^. 37. |. 2.
ellesm ont accablé comme un fardeau très-pesant. Lapourritureetlacorruptionse sont mises dans mes cicatrices, à cause de ma folie (1). Je suis devenu misérable ; je suis continuellement courbé ; je marche tout le jour avec un visage triste : mes reins sont remplis d'illusions , et je n'ai plus aucune partie saine dans mon corps ; mon cœur est agité de trouble ; ma force m'a abandonné ; la lumière de mes yeux m'a quitté , et elle n'est plus avec moi. Seigneur mon Dieu , ne me délaissez pas et ne vous éloignez pas de moi. Venez à mon secours, Seigneur, qui êtes le Dieu de ma vie , qui seul me pouvez guérir. Voilà quel est l'état déplorable où le péché a réduit l'homme criminel, dont la misère nous fait assez conuaitre qu'il ne se peut passer de ce médecin tout-puissant , qui est descendu du ciel pour le secourir.
1. Il a besoin de lui, pour changer l'état vil et abject de son corps, que le péché a rendu passible et mortel, sujet à une infinité de maladies, et à la pourriture du tombeau. Car en naissant nous contractons une nécessité absolue de mourir. Cette vie est une maladie mortelle , qui nous conduira nécessairement à la mort (2). Ce que nous appelons santé est une vraie maladie, qui a besoin de continuelles médecines. Car tousles soulagements que nous cherchons pour rendre la vie commode, sont des préservatifs que nous prenons pour éviter autant de médecines (3). Quand est-
(1) Non estsanitas in carne meà à facieirae tuae : non est pax ossibus meis à facie peccatorum meorum. Quoniam. iniquitalcs meae supergressae sunt caput meum , et sicul onus grave gravalae sunt super me. Putruerunt et corruptae suut cicatrices meae , à facie insipientiab meôe. Ps. 37. 3, 4, 5.
(2) Nam ex quo nr.scirnur , necesse est ut moriamur : morbus hic necesse est ut ad morlem perducat. S. Attg. serm. 74. de temp. S. Greg. Ad illud : Factussum mihimelipsi gravis.
(3) Ipsa salu* nostra quae vocatur, œgriludoest, cui curandinc» cessitas nunquàm deest. Quot enim solatia ad vivendi usum quae* rimusjtol noslrwsegriiudinis raedicaraentis obviamus.
ce donc que ce corps mortel jouira d'une véritable santé, sinon quand Jésus-Christ lui rendra une véritable éternité (1)P Car c'est ce merveilleux médecin qui fera voir un jour son grand pouvoir , en le ressuscitant glorieux et immortel par cette vertu toute-puissante par laquelle il peut ? comme dit saint Paul, s'assujétir toutes choses (2). Pendant qu'il conversait avec les hommes , tous ceux qui avaient des malades incurables les lui amenaient, et il les guérissait tous par l'imposition de ses mains (3). Tout le peuple tâchait de le toucher; parce qu'il sortait de lui une vertu qui leur rendait à tous la santé (4). Elle s'écoulait de lui, comme le rayon du soleil, comme leau de sa source, comme l'odeur du parfum, comme la vertu attractive de l'aimant, et faisait son effet en son absence, aussi bien qu'en sa présence, avec une facilité admirable. Sa seule parole, le seul bord de sa robe , le seul mouvement de sa volonté, chassait toutes les maladies , sans qu'il y employât d'autres remèdes. Souvent même il se servait des choses les plus inutiles, et même les plus contraires , comme lorsqu'il mit de la boue sur les yeux de l'aveugle-né , pour signaler sa puissance, et nous apprendre cette importante vérité : que si nous sommes encore sujets aux maladies et à la mort, ce n'est pas qu'il lui fût difficile de nous en délivrer, mais qu'il ne nous est pas utile ; que le temps de la vie présente est destiné à la guérison de nos âmes , et qu'il ne faut point chercher les aises du corps au préjudice de l'esprit. « Quittez ces vaines délices, re- » courez au médecin : il n'est pas temps de chercher » vos plaisirs; pensez à votre santé (5). » Mettez le
(1) Quando ergô vera sanitas , nisi quandô vera immortalitas ? S. Avg. serrn. 74. de temp.
(2) Qui reformabit corpus humilitatis noslrse configuralumcorpori claritatis suaesecundùra operationem quà etiam possit subjicere sifoi omnia. Philipp. 3. ulU
(3) Singulismanusimponens sanabat eos. Luc. 4. 4.
(4) Virtus de illo exibat , et sanabat omnes. Luc. 6. 19.
(5) Excute vanas delicias -, veni ad medicum : tempus est sani» tatis, non voluptatis. S. Aug. serm. 60. de Ferb. Dom»
salut de votre âme en assurance. Ce corps mortel sen> quelque jour revêtu de l'immortalité ; et vous chanterez alors avec tous les saints ce cantique de joie : La mort est enfin absorbée et détruite par une entière victoire. 0 mort ! où est ta victoire ? ô mort ! où est ton aiguillon ?
2. Il a besoin de lui pour remédier aux faiblesses de son âme. Sa langueur est si grande, qu'il ne peut pas s'aider lui-même , ni chercher son médecin sans une grâce particulière. Il faut que le médecin le prévienne, et qu'il le cherche le premier. Pourquoi Jésus-Christ s'est-il humilié , sinon parce que vous étiez malade ? Votre maladie était extrême : elle vous attaquait avec tant de force , qu'elie était sans remède. C'est ce qui obligea ce grand médecin à venir vers vous. Si vous eussiez été en état de l'aller trouver vous-même , votre mal eût paru plus supportable : mais parce que vous ne pouviez aller vers lui , il a fallu qu'il vînt vers vous(l).
3. 11 a besoin de lui pour guérir son insensibilité, et bannir les ténèbres de son cœur. Car l'âme, dit saint Bernard, qui se répand au-dehors, ne sent point le dommage qu'elle souffre dans son intérieur ; parce qu'elle n'y est point (2). Quelle merveille , si elle est insensible à ses propres plaies; puisque s'oubliant soimême, et sortant hors de soi-même , elle va, comiro l'enfant prodigue, dans un pays fort éloigné (3). De là
(1) Quae enim causa humilitatis Christi, nisi infirmitas tua ? valdè et irremediabiliter te obsidebat infirmitas , et haec res fecit , ut veniret ad te tantus medicus. Si vel sic aegrotares , ut tu posses ire ad medicum , poteral tolerabilis videri ipsa infirmitas ; se I quia non potuisti ire ad eum , ille venit ad te. S. Aug. serin. 54. de verb. Aposi,
(2) Etfusus siquidcm animus damna intcriora non sentit; quia nec intùs est. S, Dern. serm.de convers. ad Clericos , ci.
(3) Quid miriim , si propriam minime sentiat anima lœsionem , quœ sut ipsius oblila , cl penitùl absous sibi , in longinquam profecta est regioncm.
vient , comme dit saint Prosper , que le pécheur aime ses langueurs, et que, prenant son insensibilité pouf sa santé , il croit qu'il se porte bien ; parce qu'il ne sait pas qu'il est malade , il ne sent pas son mal. Il ne connaît pas, jusqu'à ce qu'on lui applique ce premier remède, par lequel il commence à le connaître, et à pouvoir désirer le secours du médecin , pour en guérir (1).
4. Il a besoin de lui pour guérir ses passions dont le dérèglement fait frémir les plus grands saints, et leur cause tant d'ennui qu'ils soupirent sans cesse après la mort, pour se voir délivrés de ce désordre (2). Il est vrai que c'est un mal héréditaire , qui serait plus digne de pitié que de colère , si le pécheur s'en voulait défendre. Mais bien loin de s'opposer aux révoltes et aux mouvements violents de la concupiscence, il fait un crime personnel et volontaire du malheur commun de sa naissance-; et au lieu de chercher un remède efficace à ses plaies , il résiste à celui qui le veut guérir ; il s'en moque, il l'outrage, et le renvoie avec insolence.