‹ L'homme d'oraisonChapitre 3 sur 217 · II- CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II- CONSIDÉRATION

Le désir qu'il a de sauver tous les hommes n'est pas seulement sincère, il est ardent, il est violent, il est insatiable. Saint Augustin le compare avec l'ardeur d'un avaricieux , qui n'omet rien de ce qui est nécessaire pour acquérir des richesses. « Jésus-Christ est avare : » mais l'avarice de Dieu n'est autre que le désir de notre » salut. Il en est vraiment avare. Il cherche les biens » qui lui appartiennent; il ramasse avec soin tout ce » qui porte son image ; il redemande à ce paresseux » serviteur de l'Évangile , le talent qu'il lui avait donné ; » il se plaint qu'il ne l'a pas fait profiter. Il le condamne » par sa propre bouche. Vous saviez, lui dit-il, que je » suis un homme sévère, qui redemande ce que je n'ai » pas donné , et qui recueille ce que je n'ai pas semé. » Vous deviez donc mettre mon argent à la banque ; » et à mon retour je l'eusse retiré avec les intérêts (3). »

(t) Dominus tuus , et verbo suo creavit te , et sanguine suo rederait te. Si viluisti tibi, recole pretium. \.Aug. serm. 1 12. de temp. c.8.

(2) Jam pretium solvit, sanguinem fudit, sanguinem, inquam, fudit unicus Filius Dei pro nobis. 0 anima, érige te, tanti vales. idem in Psai. 102.

C3) Avarus est, sed avaritia Dei salus nostra est. Avarus est,

0 l'admirable avarice! Autant que Jésus-Christ est

prodigue de ses grâces , autant il est avare de nos âmes :

et ce qui est merveilleux, il n'est prodigue que parce

qu'il est avare (1). Consolez-vous de ce que vous avez

un Rédempteur, consolez-vous de ce que vous avez

un frère qui n'est point avare : car il a bien voulu être

notre frère , lui qui est notre Seigneur; et, sans doute,

c'est un frère très-fidèle , avec lequel nous devons avoir

une parfaite intelligence. « J'ai dit qu'il n'était point

» avare; mais peut-être trouverai-je qu'il est avare.

d 11 est vrai, il est avare ; mais il ne l'est que de nos

» âmes, il nous veut avoir , il nous veut acquérir (2). »

Il n'a rien épargné pour cela, il y a employé jusqu'à la

dernière goutte de son sang. Son avarice est une soif

brûlante, qui lui a fait dire sur le Calvaire, lorsqu'il

était près d'expirer : Silio, j'ai soif. « J'ai peine à

» croire, dit saint Bernard, que la soifdontilse plaint soit

» seulement une soif corporelle : c'est plutôt un désir

» très-ardent de notre salut, qui le consume (3). »

o C'est une soif mystique, dit Arnoux de Chartres,

» qui n'est pas tant un désir de boire , que de sauver les

» âmes (4).» Seigneur, dites-nous quelle est votre soif ?

nummos suos quœrit , imaginem suam colligit. Dares , inquit , pecuniam nummulariis, et ego veniens cumusuriseam exigerem. Si rrn. 15. ex Novis à P. Sirmundo editis.

(1; Non ait : Intervertisti pecuniam meam. Non ait: Derii t'ibi, et non mini quod dedi, integrum reddidisti.Quia non crevisti, quia non erogâsti , indè inquit , te puniara. Avarus est Deus salutis nos- • S. Au g. in Ptal. 99.

(2) Consolatur te Redcmptor luus , consolatur te non avarus frater Unis. Dignalus est enim esse frater noster ille Dominns ootfter, lolui frater noster sincdubitatione fidissimus, cum quo concordia potsideoda < >t. Oi x i non avarum , et forte invenio avarum. \va-rus est, sed nos vult babere, nos vult acquircre. S. Aug,inPs. ter m. 37.

(3; S. licrn. cred. tract, de Passtone Chris tf, c. 13. 4 Ego verô sacram entai cm silim intelligo, in quA non tàm iatideratur potui qaàm linminnm salus. Arnol. Carnut. tract, de verbit Doux, ad illud : Silio.

La soif est-elle un plus grand tourment que la croix ? Vous ne vous plaignez point de la croix , et vous vous plaignez de la soif. Quelle est donc cette soif qui vous tourmente ? C'est votre foi , c'est votre salut, après lequel je soupire (1). Sitio, j'ai soif. Eh! Seigneur, la satiété a-t-elle soif? Celui qui rafraîchit ceux qui sont altérés, a-t-il soif? Celui qui est la source de la vie peut-il avoir soif? Oui, dis-je , il le peut, parce qu'il le veut. Mais peut-il avoir soif de ceux qui le délaissent, pour s'abandonner au démon, et qui se précipitent dans les abîmes ? Oui, il a un désir ardent de sauver les âmes qui périssent (2); il n'y a pas jusqu'à ses meurtriers, dont il ne désire le salut, et dont il ne regrette la perte (3) . C'est ce qui l'obligea à pousser ce cri si pitoyable : Sitio , j'ai soif. De quoi avait faim, de quoi avait soif Jésus-Christ, sinon de nos bonnes œuvres ? Il souffrait la faim avec la soif, parce qu'il ne trouvait point de bonnes œuvres en ceux qui le crucifiaient et le persécutaient. Car son âme n'en recevait qu'une stérilité criminelle, qui rendait sa mort infructueuse à leur égard. De vrai, quelle faim ne souffrit-il pas sur la croix, puisque à peine trouva-t-il un larron qui la put soulager (4) ? Quoi donc? n'en sauva-t-il pas beaucoup d'au-

(1) Domine, quid sitis? Ergône pluscruciat sitis, quàm crux ? De ci'uce siles , et de siti clamas : Sitio. QuidPvestram fidem , vestram salutem. Drog. de sacra Dom. Pass.

(2) Numquidsititsatietas? Sititne, qui sitientibus refrigerium praestat ? An vitee fons sitire valet ? Potest , inquam, quoniam vult. Sititutiqùe, pereuntium salulemanimarum.S.Zaar. Just.serm. de Pass. Domini.

(3) Etiamte, Judsee parriciria, Chrisli charitas sitit. ÀrnoU Carn. de 7. verb. Dom.

(4) Quid esurivit ? quid sitivit Christus , nisi bona opéra nostra ? Iuiîlis crucifigentibuset persequentibus, quia nulla opéra inveoerat, jejunabat: tribuebantenimsterilitatem animée ipsius.Nam quale jejunium ipsius fuit, qui vixinvenitunumlatronem, quem tncrucegustaret. S.Aug.inPsai.M. serm. I.Videeumdemin Psal. 61. et 68.

tresen mourant ? Il est vrai ; mais il aura toujours soif (1). parce qu'il les voudrait tous sauver. Ce désir est si ardent, que le feu qui le dévore passe dans tout le corps de son Église, qui gémit sans cesse devant Dieu, et se plaint de sa soif, en regrettant la perte de tant d'âmes qui périssent, a Ainsi le corps de cet aimable chef, ne » cesse, dit saint Augustin , de courir dans une soif ar- » dente depuis le commencement jusqu'à la fin ; et » comme si on lui disait : D'où vient celte soif qui vous » presse ? Qu'est-ce qui vous manque, ô corps de Jé- » sus-Christ, ô Église de Jésus-Christ? étant dans un n si grand éclat d'honneur et de gloire, et dans une si » haute élévation, même dans ce siècle, qu'est-ce qui » vous manque? Ce qui a été prédit de vous s'ac- » complit de jour en jour , à savoir, que tous les rois » l'adoreront, et que tous les peuples lui seront sou- » mis. Pourquoi donc êtes-vous si altérée ? D'où peut » venir cette soif? Tant de peuples ne sont-ils pas ca- » pables del'étancher? De quels peuples, répond-elle , » me parlez- vous? Ils me bénissaient de bouche, et » me maudissaient dans leur cœur. Plusieurs sont ap- » pelés, mais il y en a peu d'élus (2). » Voilà la cause de ma soif, et le sujet de ma douleur.

Page 1