I. CONSIDÉRATION
Saint Augustin dit que Jésus-Christ n'a jamais guéri personne, qu'il ne l'ait mis dans une entière liberté (1 ). Mais il faut remarquer , avec saint Bernard , qu'il y a trois sortes de libertés que la foi nous propose: la liberté de la nature , la liberté de la grâce, la liberté de la gloire. La liberté de la nature est celle qui rend le franc arbitre incapable de contrainte et de nécessité: parce que, dit ce saint docteur, ce qui est nécessaire semble contraire à ce qui est volontaire (2). Car ce qui se fait par nécessité, dès là ne se fait point par volonté;
(1) Nunquàm aliquem sanavit, quem omninô non liberavit. S. Aug. I. 2. de verd et falsâ pœnit.
(2) Libellas à necessitate : eo quôd necessarium voluntario contrarium ^s*e videatur; siquidem quod ex necessitate sit , noniam mx voluatate. S, Bern., tract, de libero arbitr.
et ce qui se fait de franche volonté , ne se fait point par nécessité. C'est pourquoi il dit que la raison a été donnée au libre arbitre pour l'instruire, et non pas pour le détruire ; mais qu'elle le détruirait, si elle lui imposait une nécessité' absolue , qui l'empêchât de se tourner librement et de son bon gré , soit au mal , en consentant à l'appétit déréglé, soit au bien, en suivant le mouvement du Saint-Esprit (1).
La liberté de la grâce est celle qui dégage l'homme de l'esclavage du péché (2) , de laquelle parle l'Apôtre, lorsqu'il dit que là où l'esprit du Seigneur est, là est la liberté. Car c'est là la liberté qui nous affranchit du péché, ainsi qu'il dit dans un autre lieu : Lorsque vous étiez esclaves du péché , vous n'étiez point assujétis à la justice; mais à présent étant délivrés du péché , et devenus serviteurs de Dieu, vous avez pour fruit la sanctification, et pour fin la vie éternelle (3). Enfin la liberté de la gloire est celle qui nous délivre des misères de la vie, de laquelle le même Apôtre parle en ces termes : Les créatures mêmes seront délivrées de la servitude de la corruption , pour participer à la liberté , dont les enfants de Dieu doivent jouir dans la gloire (4).
Saint Bernard, dans le même traité, dit que nous som-
(1) Destrueret autem si necessitatera ci ullam imponeret, quominùs libéré pro arbitrio sese volveret, sive in malum consentiens appclitui , vel nequam spiritui , sive ad bonum graliam sequens.
(2) Liberlas à peccato.
(3) Ubi spiritus Domini, ibi libertas. Est enim illa libertas à peccato, sicut alibi dicit : Cùm enim servi essetis peccati , liberi f'jislisjustitiae. Nunc autem liberati à peccato, servi autem facti Deo halx.'lis fructum vestrum in sanctificationem, finem vero vitam aeternam.
(4) Libertas à miscriâ , de quâ idem Apostolus : Et ipsa , inquit , crcatura libcrabilurà servitule corruplionis in liberlalem gloriae filioruraDei.
100 L1HOMME d'orajson.
mes redevables de ces trois espèces de liberté â Jésus- Christ, mais d'une manière différente, en ce qu'il nous donne la liberté du franc arbitre, comme créateur ; la liberté de la grâce, comme réformateur ; la liberté de la gloire, comme consommateur de son ouvrage. Car premièrement nous sommes créés en Jésus-Christ avec la liberté du franc arbitre ; secondement, nous sommes réformés par Jésus-Christ en esprit de liberté , pour être ensuite consommés avec Jésus-Christ dans l'état glorieux de l'éternité (1) . En effet , dit ce même Père, il fallait que ce qui n'était point fût créé en lui comme dans son principe, et pour l'amour de lui comme pour sa fin; et que ce qui était, étant devenu difforme, fût réformé par lui, comme par son original, et que les membres n'eussent leur perfection et leur consommation qu'avec lui, puisqu'il était leur chef (2). De ces trois espèces donc de liberté qui se présentent, dont Tune nous dégage du péché; l'autre, de la misère; la troisième, de la nécessitera nature nous confère la dernière dans la création , la grâce nous rétablit dans nos droits par la première ; celle du milieu nous est réservée dans le ciel. Mettons donc la première en ordre , la liberté de la nature ; la seconde , celle de la grâce ; la troisième, celle de la vie ou de la gloire (3). Car premièrement nous sommes créés dans la possession d'une libre volonté et d'une volontaire liberté, comme de nobles créatures devant Dieu ; secondement, nous sommes
(1) Primo namque in Christo creati sumus in libertatem voluntatis. Secundo reformamur per Christum in spiritum libertatis , cum Christo deindè consummandi in stalum aeteinitatis.
(2) Siquidem quod nonerat, in eo crearioportuit : Quod erat, performam reformari deformem : membra non perfici nisi cum capite.
(3)Cùmigitur triplex sit nobis proposita libertas, à peccato, à miseriâ , à necessitate , hanc ultimo loco positam contulit nobis in conditione natura, in prima restauramur à gratiâ, média nobis reservatur in patriam. Dicaturigitur prima libertas naturse, secunda gralias, tertia vitae , vel glorice.
réformés et rétablis dans l'innocence , comme de nouvelles créatures en Jésus-Christ; en troisième lieu, nous sommes élevés dans la gloire , comme des créatures parfaites selon l'esprit : la première liberté est pleine de gloire ; la seconde, de sainteté et de vertu ; If troisième , de joie et de délices (1).