‹ L'homme d'oraisonChapitre 47 sur 217 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

Quoique la mauvaise habitude ne soit pas la première plaie de notre libre arbitre, elle n'en est pas moins considérable. La première est un effet malheureux d'un péché héréditaire , mais celle-ci est un effet d'un péché personnel. La première vient de la faute d'Adam, qui répand son venin dans tous ses enfants , sans qu'ils y contribuent par eux-mêmes ; mais celle-ci vient de leur propre faute qui les engage dans l'esclavage du péché. La première vient originairement de la volonté d'Adam, mais celle-ci vient de la nôtre. Et c'est par cette raison que nous sommes plus criminels et par suite plus misérables. Car , comme dit saint Bernard, votre servitude est d'autant plus honteuse qu'elle est volontaire , et que vous pouvez plus librement, si vous voulez vous en défaire. Ne dites pas qu'elle vous plaît : plus vous l'aimez , plus vous êtes esclave d'une volonté si déréglée. Qu'importe que vous serviez

(1) Quis fecitbonum spiritum? sine dubio Deus. Carnem quis creavil ? Idem, credo, Deus: nulli dubiurn est. Elulrumque quod bonus Deus creavit, bonum esse confitendum est. Si ergô et spiritus bonus et earo bona, ut à bono auctore condita ; qui tieri potest ut duo bona possint sibi esse contraria ?

(2) Arbitrium voluntalisin primo homine intirmatum , nisi per gratiam baplismi répara ri non potest. Concil. Araust. can. 13. fide can. 1,25.

voTontler» , ou que vous serviez contre votre gréPlaser vitude forcée est plus digne de compassion : mais celle qu'on affecte est beaucoup plus misérable (1). Eh ! que peut espérer un esclave, dont la servitude traîne avec soi une mort éternelle (2) ? Or, telle est la servitude du péché lorsqu'elle passe en habitude, et que la mauvaise habitude est suivie d'une espèce de nécessité , non physique, mais morale, qui n'est autre chose qu'une forte attache que nous avons au vice , et une extrême difficulté à le quitter. Ce que saint Bernard (3) explique admirablement en ces termes : Il n'y a que l'homme qui ne souffre point de violence naturelle : c'est pourquoi il n'y a que lui entre les animaux qui soit libre. Et néanmoins lorsqu'il s'abandonne au péché il souffre aussi une certaine violence , non de nature, mais de volonté, en sorte que cela même ne le prive point de la liberté. Car, tout ce qui est volontaire est libre. Au reste le péché fait que le corps charge l'âme, non par la pesanteur de sa masse, mais par le poids de l'amour. Car , ce qui fait que l'âme no peut se relever d'elle-même , quoiqu'elle puisse tomber , o est sa volonté, qui, devenant languissante et abattue par l'humeur déréglée et vicieuse du corps qui est corrompu , n'admet point l'amour de la justice avec celui du vice, de là vient que la volonté dépravée par le péché et tournée au mal, s'impose elle-même d'une je ne sais quelle manière méchante et étrange une nécessité qui n'excuse pas la volonté , parce qu'elle est volontaire , et que la volonté n'exclut pas aussi , parce qu'elle suit son attrait. Car cette nécessité est en quelque façon volontaire. C'est une certaine violence agréable, qui presse en flaltant, qui flatte en pres-

(l)Quid inlerest volens servias, an invitus ? nam etsi coacla scrvitus miserabilior , sed afleclata miserior. S. Bern. /. 1. de cons. c. 3..

(2) Quid spei relinrf uitur servienti , uhi œterna mors jimeta est «'Tviluli ? S. Eucli. ho m. 3. de Pasch.

(3) S. lu m. serm.%\.

sant. Si bien que la volonté ayant une fois consenti au péché , et s'étant ainsi rendue coupable , ne peut plus se défaire ni s'excuser de sa faute. De là vient cette voix plaintive comme d'un homme qui gémit sous le fardeau de cette nécessité : « Seigneur, je souffre violence. » Mais d'ailleurs, parce qu'il sait qu'il ne pourrait sans injustice s'en prendre à Dieu, puisque sa propre volonté en est la cause , voyez ce qu'il ajoute ensuite : « Que dirai-je , et que me répondra-t-il , vu » que c'est moi qui l'ai fait ?» Le joug dont il était chargé n'était autre que celui d'une servitude volontaire qui le rendait véritablement misérable ; mais aussi sa volonté le rendait inexcusable. Car, c'est la volonté qui, étant libre, s'est faite esclave du péché en y consentant, et nonobstant c'est la même volonté qui se tient sous le joug du péché par une servitude volontaire. De sorte qu'étant détenue sous cette nécessité volontaire accompagnée d'une mauvaise liberté , elle se trouve d'une certaine manière aussi étrange que criminelle, esclave et libre tout ensemble: esclave, à cause de la nécessité ; libre , à cause de la volonté. Et ce qui est encore plus étrange et plus malheureux , elle est coupable , parce qu'elle est libre; elle est esclave, parce qu'elle est coupable, et par suite elle est esclave, parce qu'elle est libre. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de l'opprobre d'une si honteuse servitude ? car je suis malheureux , mais je suis libre ; je suis libre , parce que je suis homme ; je suis malheureux , parce que je suis esclave; je suis libre, parce que je suis semblable à Dieu ; je suis malheureux, parce que je suis contraire à Dieu (1).

(1 ) Miser ego homo, quis me liberabil à calumnià hujus pudendœ servitutis ? miser, sed liber : liber, quia homo ; miser, quia jervus : liber, quia similis Deo ; miser , quia contrarius Deo-

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