II. CONSIDÉRATION
Cette nécessité, qui naît de la mauvaise habitude, est une pente si forte au mal auquel on s'est accoutumé, qu'il est très-difïicile de la vaincre , mais non pas absolument impossible, si ce n'est dans les premiers mouvements qui préviennent la raison. C'est ce que répond saint Thomas , lorsqu'il s'objecte ces paroles de saint Augustin : « Le démon tenait ma volonté en sa puis- » sance , et il en avait fait une chaîne avec laquelle il m'avait lié. Car la passion naît d'une volonté déréglée, et quand on s'assujélità la passion, il se forme une mauvaise habitude , et si on ne résiste pas à la » mauvaise habitude, elle passe en une espèce de né- » cessité. Ainsi j'étais tenu captif dans une cruelle ser- » vitudepar cette suite de désordres, comme par au- » tant d'anneaux enlacés les uns dans les autres, que «j'appelle une chaîne (2).» Voici la réponse du docteur angélique , et l'explication de ce texte : « La mau- » vaise habitude fait la nécessité, non simplement et
(1) Priïis enim leniler surrepit , posîmodùm vero etiam violenter trahit. Caput itaque aspidum sugit; quia initium suggestionis occultœ parvum priùs in corde nascitur , sed occidit eum vipera, quia postmod'.m capta mensveneno violentée lentationis nccalur.
(2) Velle meumt.?nobalinimicus,et indè mihi catenamfecerat, etconstrinxeratme. Quippècx voluntateperversà facta est libido; et dùm servi turlibidi ni, fada est consuctudo; et dùm consuetudini non resistitur, facta est nécessitas. Quibus quasi annulis sibimet innexi» (undè calenam appcllavi ) tcnebat me obslricturo dura servitu». S. Aug. lib. H. Confess. c. 5. initlo.
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» absolument, mais principalement dans les mouve » ments qui préviennent la raison. Car quand on a lieu » de délibérer, on peut toujours agir contre la mau- » vaise coutume, quelque engagement qu'on y ait (1).» Il est vrai qu'on ne le fait pas souvent, à cause de la grande difficulté qu'on y ressent; et c'est cette difficulté qu'on appelle du nom de nécessité, qui est une juste peine du mauvais usage que l'homme fait de sa liberté en s'habituant dans le vice. Car c'est une très-juste peine du péché, qu'un homme perde ce dont il n'a pas voulu bien user , lorsqu'il le pouvait sans difnculté, c'est-à-dire, que celui qui sait le bien et ne le fait pas, perde le discernement du bien; et que celui qui n'a pas voulu faire le bien lorsqu'il en avait le pouvoir, perde le pouvoir lorsqu'il en aura le vouloir. Car l'ignorance et la difficulté sont les deux véritables peines auxquelles toute âme qui pèche est sujette (2). Au reste, il ne faut pas s'étonner qu'étant dans l'ignorance il ne lui soit pas libre de faire choix du bien auquel elle est obligée ; ou que trouvant de la résistance , à cause de la mauvaise habitude qu'elle a contractée, elle ne puisse pas accomplir ce qu'elle sait et ce qu'elle désire (3). Car son ignorance et son impuissance, étant volontaires, n'excusent pas le péché qu'elle commet, parce qu'elle les pourrait surmonter, si elle
(1) Consuetudo facit necessitatem , non sirnpliciter, sed in repenlinis prœcipuè. Nam ex deliberatione quantumcumque consuetus potest contra consuetudinem agere. 5. Thom. gu. 6. demalo.
(2) Illaestenim peccati pœnajustissima, ut amittat unusquisque quo benè uti noluit, cùmsinè ullà posset difficultate, si vellet. Id est autem, ut qui sciens rectè non facit, amittat scire quod rectum sit; et qui rectè facere , cùm posset, noluit, amittat posse , cùm velit. Nam sunt vera omni peccanti animse duo ista pœnalia : ignoranlia et difficultas. S. Aug. lib. 3. de lib. arb.c. 18.
(3) Neque mirandum quôd vel ignorando non habeat liberuia arbitrium ad eligendum quid rectè faciat , vel rcsistente carnaii consuetudine videat quid rectè faciendum sit , et velit , neque possit implere. Ibid.
voulait se faire violence et recourir à la prière. Quand on n'a point la charité qu'en doit avoir , ou qu'elle est moindre qu'on ne doit, c'est un péché; soit que la volonté le puisse éviter, ou qu'il ne soit pas en sa puissance. Car s'il se peut éviter, c'est la volonté présente qui le commet; et s'il ne se peut éviter, c'est la volonté passée qui l'a fait. Et toutefois il se peut éviter, non quand on loue une superbe volonté, mais quand une humble volonté est aidée et fortifiée par la grâce de Jésus-Christ (1). Vous me direz qu'il est très-difficile : je l'avoue. Il est si difficile , que l'Écriture et les Pères disent qu'il est comme impossible. Mais, après tout, ce n'est proprement qu'une extrême difficulté qui passe pour une impossibilité morale. Ainsi saint Jean dit que les Juifs ne pouvaient croire, ni soumettre leur esprit à la foi : et néanmoins saint Augustin n'en donne point d'aulre raison, sinon parce qu'ils ne voulaient pas; et dans un autre lieu: Il est très-difficile de vaincre la mauvaise coutume , et toutefois chacun la peut surmonter, sous la conduite et avec le secours de Jésus-Christ, pourvu qu'il ne s'abandonne point lui-même, et qu'il ne craigne point de s'engager dans la milice chrétienne (2). Que si, nonobstant, ce même Père semble dire quelquefois que Dieu prive le pécheur endurci de toute grâce, et qu'il le laisse dans une impuissance absolue d'obéir au précepte, il ne faut pas prendre cette impuissance à la rigueur, pour une privation totale de la grâce, mais
(1) Peccatum est, cîim vel non est chantas quse esse débet, vel minorest quàm débet, sive hoc voluntate vilari possit , siv€ njn possit ; quia sipotest, praesens volunlashoc facit; si aillera non polest , prœterita voluntas hoc fecit. Et tamen vilari polest , non quando voluntas superba laudatur, sed quandô humilis adjuvatur. Idem, l. de perfect. Justit. rnliocin. 15.
(2) Consuetudinem vincere difficillimum est, et tamen hanc kpsam consuetudinem, si sequisque non desorat, et chrislianam militiam non reformidet , illo duce atqne adjutore supciabii. S. Aug. serm. Dom. in monte. I. I. c. 23.
seulement d'une plus grande abondance de grâce, ou, tout au plus, de tout pouvoir prochain, et non pas du pouvoir de l'obtenir par la prière , qu'on appelle un pouvoir éloigné. Car c'est ainsi qu'on explique ce qu'il dit parlant de Pharaon : On ne lui impute point qu'il n'obéit pas alors , parce qu'ayant le cœur endurci il ne pouvait pas obéir ; mais on lui impute qu'il avait mérité cet endurcissement de cœur par son infidélité précédente (1). Cela est nécessaire pour ôter la contradiction qui se trouverait dans les sentiments de ce Père, vu qu'il dit clairement, en plusieurs autres lieux, qu'on ne peut excuser l'aveuglement des Juifs, ni l'endurcissement de Pharaon, ni les péchés qu'ils commirent dans cet état, qui leur furent justement imputés, et pour lesquels ils furent sévèrement punis. Il fallait donc qu'ils eussent grâce, pour pouvoir s'en exempter; parce que, selon ces maximes, personne ne pèche en ce qu'il ne peut éviter (2). Quand donc il assure que Pharaon ne pouvait obéir, il veut dire qu'il ne pouvait, parce qu'il n'avait pas la grâce prochaine, et qu'il ne la demandait pas. Et s'il dit qu'on ne lui impute pas la désobéissance qui suivit son endurcissement, mais son infidélité, qui le précéda et qui en fut la cause, ce n'est pas qu'il ne fût coupable de l'un et de l'autre , mais c'est qu'on lui impute plutôt son infidélité, qui fut la cause de son endurcissement, que sa désobéissance, qui n'en était que l'effet; parce que ce premier péché fut le commencement de sa perte et la source de tous ses désordres. « Car, dit-il, comme » à l'égard des élus , ce n'est pas par les œuvres , mais » par la foi, que commence le mérite qui est suivi des
(1) Non ergôhoc illi imputatur quôd tanc non obtempérant, quandoquidem obdurato corde obtemperare non poterat: sed quia dignum se prsebuit, cui cor obduraretur priori infidelitate. S. Aug., in expositionequarumdamprop. epist. ad Rom. n. 62.
(2) Quis peccat in eo quod caveri nullo modo polest ? peccatur autem : caveri ergo potest. L. de nat. et grat. c. 67»
» bonnes œuvres , qu'ils font avec la grâce de Dieu ; » de même, pour ce qui touche les réprouvés, c'est » par leur infidélité et leur impiété qu'ils commen- » cent à mériter la peine qui traîne après elle cette » suite de crimes qu'ils commettent (1).» De là vient que saint Paul dit que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît, et qu'il endurcit qui il lui plaît; parce qu'il fait faire le bien à celui à qui il fait miséricorde , et il laisse faire le mal à celui qu'il endurcit. Mais, et cette miséricorde est attribuée au mérite de la foi , qui la précède , et cet endurcissement, à l'impiété précédente ; en sorte que le bien que nous fusons est un don de Dieu, et le mal est une peine. Et néanmoins on n'ôte point à l'homme le pouvoir du libre arbitre ; soit pour croire à Dieu, ensuite de quoi il nous fait miséricorde ; soit pour commettre l'impiété, ensuite de quoi il nous punit (2).