‹ L'homme d'oraisonChapitre 56 sur 217 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

Cette grâce des chrétiens ne consiste pas seulement dans la troisième vertu théologale que nous appelons charité; la foi et l'espérance n'en sont pas exclues, non plus que les autres vertus infuses et morales , qu'il ne faut pas confondre avec l'amour divin; comme si ce n'étaient que des affections différentes d'une même vertu. Car le concile de Trente les distingue manifestement, lorsqu'il enseigne que «la foi seule ne peut » pas nousdonner la vie éternelle, sans l'espérance et la » charité (3). » Que si l'Apôtre dit que l'homme estjus-

(1) Ut illam confileatur apertissimè gratiam quam doctrina christiani demonslrat et praedicatesse propriam Christianorum, quœ non est natura , sed quâ salvalur natura. S. Aug. ep. 95.

(2) Hanc apostolica doctrina gratiam isto nomme appellal, quà salvamur et justificamur ex fide Christi. Ibid.

(3) Sine spe et charitate fuies pracstare non potest. Conc. Trid sess. 6. cap. 7.

tifiêpar la foi (1) , c'est a parce qu'en effet la foi est lo » commencement du salut de l'homme , îe fondement » et la racine de toute justification, sans laquelle il est » impossible de plaire à Dieu , et d'arriver à l'associa- » tion de ses enfants (2) : mais que si l'espérance et la » charité ne se joignent à la foi, elle n'unit pas par- » faitement avec Jésus-Christ , ni elle ne rend pas » l'homme un membre vivant de son corps (3). » Ce qui a donné lieu à ces paroles de saint Jacques , que la foi sans les œuvres est morte et inutile (4). Qui ne voit par là que le concile distingue ces trois vertus , puisqu'il suppose que l'une peut être sans l'autre ? Origéne, faisant une pareille distinction , dit que la foi est le commencement et le fondement du salut : que l'espérance élève l'édifice, et que la charité l'achève (5). Et saint Augustin use de la même expression : On jette les fondements de la maison de Dieu en croyant, on l'élève en espérant, on l'achève en aimant (6). 11 s'explique encore plus clairement dans un autre lieu, où , pour exciter ses auditeurs à la charité , il leur parle en ces termes : « Je vous exhorte par-dessus tout de faire en » sorte que vous ayez en vous-mêmes la charité, et que » vous la fassiez paraître par les œuvres en toutes les oc- » casions qui se présentent: car vous devez savoir que » c'est par elle et avec elle que vous posséderez la vraie

(t) Justificali ergoex fide» Rom. 5. i.

(2) Quia tides est humanœ salutis initium, fundamentum et radix onmis justificationis, sine quâ impossibile est placere Deo , et ad filiorum ejus consortium pervenire. Conc.Trid. sess. 6. cap. 8.

(3) Nam fides , nisi spes ad eam accédât et charitas , neque unit perfectè cum Christo, neque vivuni ejus raembrum efficit. Conc. Trid. sess, 6. cap. 7.

(4) Fides sine operibus mortua. Jac* 20. 16.

(5) Prima salutis initia, et ipsa fundamenta lides est; profectus vero et augmentaeedificii spes est; perfectio autem et culmeo totiusoperis charitas. Orig. in c. 4. epist.ad Rom.

(6) A fide domus Dei credendo fundatur, sperando erigilur, diligeado perficitur. S.Aug. serm. 20. de verbis Apost,

o béatitude, parce que sans elle personne ne jouira de » la claire vue de Dieu (1). » C'est par cette raison que l'Apôtre assure « qu'elle est plus excellente que la foi » et l'espérance , parce que celles -ci cessant et n'étant » plus, elle seule subsistera toujours: car l'espérance » succède à la foi, et la béatitude à l'espérance : mais » pour la charité il n'y aura point de changement, mais » une entière consommation. C'est la forteresse de » toutes les vertus , la promesse du royaume , la sou- » veraine récompense des saints dans le ciel (2). »

Que si ce saint docteur semble quelquefois réduire toutes les vertus à la charité et de toutes n'en faire qu'une , c'est qu'il ne les regarde pas en elles-mêmes, ni dans leurs seules forces, mais dans la charité qui les contient toutes en éminence ; et qui d'ailleurs les anime, les fortifie, les met en exercice et leur donne la force de tendre à la béatitude ; ce qui a donné lieu à cette maxime considérable , que sans la charité tout le reste ne sert de rien pour la vie éternelle. C'est en ce sens qu'il faut entendre ce qu'il dit de la vertu en général; que s'il est vrai qu'elle nous conduit à la béatitude , il peut assurer que la vertu n'est autre chose que le souverain amour de Dieu (3). C'est dans ce même sens qu'il dit de la patience en particulier, que plus les saints ont de charité , plus ils ont de fermeté

(lj Hoc maxime hortamur ut charilatem in vobis habere, et opère osteodere per omnia satagatis. Per ipsam enim et cum ipsà beatiludinem veram habituros vos esse scialis; quia sine hâcnemo videbit Deum. S. Aug.serm. 53. de temp.

(2) Haec autem ideô major fide et spe ab Apostolo narratur, quia caeteris recedentibus ipsa sola permanebit. Fidei enim succcdit spes , et spei beatitudo : caritati autem non transmutatio, led sola restât perfectio. Hœc omnium arx est virlutum , haec promissio regni, hicc praemium summum est sanctorum in cœlo. Ibid.

(3) Si virtus ad hcalam vitam nos ducit,nihil omninô esse virtuicm afflrmaverim nisi summum amorem Dei. S. Aug. Ub. de tnor. Eccles. c. 15.

Noubt. Œuv. xr, 15

dans leurs souffrances; et tout au contraire, que plus le feu de la concupiscence est ardent dans les pécheurs, plus ils souffrent volontiers pour ce qu'ils aiment; que la vraie patience se trouve dans les saints, parce que l'amour de Dieu y est; et que la fausse patience est dans les méchants, parce que l'amour du monde y régne (1). Enfin c'est dans le même sens qu'il faut prendre ces paroles d'un célèbre concile, que ce qui fait la force des païens, c'est l'amour du monde; et que ce qui fait la force des chrétiens, c'est l'amour de Dieu qui est répandu dans nos cœurs, non par le franc arbitre, mais par le Saint-Esprit qui nous a été donné (2). Cela veut dire que l'amour de Dieu soutient, augmente et anime la force, la patience et les autres vertus morales et infuses , qu'elles lui sont subordonnées , qu'elle leur donne de l'emploi et qu'elle les fait agir pour des fins plus nobles; mais il ne s'ensuit pas qu'elles ne soient qu'une môme chose avec la charité; ce sont des qualités distinctes, qui étant même séparées d'avec elle , ou n'y étant point encore unies, ne laissent pas d'avoir leur prix , leur valeur et leur bonté particulière. Saint Augustin les dislingue toutes par leurs propres définitions (3) , et parlant en particulier de la crainte, il dit en un lieu que ce n'est pas en vain que l'Écriture sainte recommande la justice de Dieu aussi bien que sa bonté , parce qu'il est utile de craindre Dieu et de l'aimer; de l'aimer pour sa bonté, de le craindre pour sa justice (4).

(1) Inde est patientia vera justorura, undè est in eis charitas Dei : et indè est patientia falsa iniquorum , undè est in eis cupiditas mundi. S. Aug.lib. de Patient, <?. 17.

(2; Forlitudinem geatilium mundana cupiditas, forlitudinem christianorum Dei caritas facit , quœ diffusa est in cordibus nostris, non per voluntatis arbilrium , sed per Spiritum sanctum qui datus est nobis. Concil. Arausic. Can. 17.

(3) Lib. 83. quaest. q, Z\.

(4) Salubriter nonsolùm bonitatem, verùm etiam severitatero Dei sacra Scriptura commendat , quoniam et amatur Deus utili»ler,et tiraelur. S. dug. contra advars **>¥* ** Proph. c **

Il dit dans un autre que l'esprit de crainte dont parle Jésus-Christ, lorsqu'il nous commande de craindre celui qui peut condamner le corps et l'âme aux peines de l'enfer, est sans doute un grand don de Dieu (1). 11 dit encore ailleurs que la uuinte non-seulement de perdre le souverain bien, mais encore de souffrir les peines des damnés, est bonne et utile. La chaste crainte, mes frères, a cela, elle vient de l'amour; mais celle-ci, qui n'est pas encore chaste , craint la présence du Seigneur et les peines. Elle fait par un motif de crainte tout ce qu'elle fait de bien; non par la peur de perdre le souverain bien, mais par la peur de tomber dans le souverain mal. Elle ne craint pas de perdre les chastes embrassements de l'Époux, mais elle craint d'être jetée dans l'abîme. Cette crainte est bonne, elle est utile (2). Si elle n'était bonne, dit saint Chrysostome, Jésus-Christ n'aurait pas employé de si fréquents et si longs discours, en parlant de ces peines et de ces tourments (3). Si elle n'était bonne, les saints Pères ne lui auraient pas donné de si beaux éloges. Saint Basile n'aurait pas appelé le don de crainte l'ouvrier de la sainteté (4); saint Jérôme, le gardien de la béatitude (5); saint Ambroise, une vertu béatifique [G). Il est vrai que la charité est préférable à la crainte; et qu'il vaut bien

(1) Lib. de grat. et lib. arb. c. 18.

(2) Castus timor, fralres mei , hoc habet , venit de amore. Ille autem timor nondùm castus preesenliam Domini et pœnas timet. Timoré facit, quidquid boni facit, non timoré amittendi bonuin illud, sed timoré patiendi illud malum. Non timet ne perdat amylexus pulcherrimi sponsi, sed timet ne miltatui- in gchcnnam. Bonus est et iste timor ulilis est. In Psalm. 127.

(3) Nisi bonus essel timor, non làm multos impcndissct Chrislus sermones et Ion g (M de NIA pœnâ et supplicio loqucns. S, Chrysost. homil. 15. pop. Anliocln

(4) Sanctitatis operatorium. S. Basil . in Psal. 33.

(5) Custodem beatiludinis. S. llicronymus , cpist. 127.

(6) Quid tàm beatificum, quàm hic timor ? S. Ambr. 'ib. 2. de vocal. Gent. c. 9.

mieux, par exemple, obéir pour l'amour de Dieu que pour la crainte des peines, comme dit saint Bernard (1). Mais il ne s'ensuit pas que la crainte et la charité ne soient qu'une même vertu, ou que la crainte soit mauvaise lorsqu'elle n'est pas encore formée ni animée par la charité. lien faut dire autant de toutes les autres vertus, qui ont à la vérité un grand rapport à la charité , sans laquelle nulle d'entre elles ne pourrait nous rendre dignes de la béatitude ; et c'est par cette raison que saint Augustin assure que si les vertus ne servaient de rien pour acquérir le souverain bien, elles ne pourraient être de vraies vertus (2). Mais il ne faut pas pour cela les confondre toutes ensemble sous le nom de la charité, si ce n'est qu'on prenne la charité dans un sens impropre, pour l'amour du bien et de la justice , ou pour la fuite du mal en général; ce que fait souvent saint Augustin, comme lorsqu'il dit au livre 8 de la Trinité, chap. 10 : « Qu'est-ce que la dilection ou la charité , » que les divines Écritures louent et recommandent » tant, sinon l'amour du bien (3)? » Et au livre de la grâce de Jésus-Christ , chap. 18 :« Qu'est-ce que la » bonne volonté, sinon la charité, que l'Écriture té- » moigne venir de Dieu, et est donnée du Père, afin » que nous soyons ses enfants (4). » Et au second livre qu'il adresse à Boniface , chap. 9 : « Qu'est-ce que

(1) Bonus quidem obedientiœ gradus est , si juxtà Magistri nostri sententiam propter metum gehennœ quisquam obediverit: melior tamencùm ex Dei amore obeditur. S. Dern.

(2) Si ad consequendam veram beatitudinem , quam nobis fides per Christum promittit, nihil prosunt homini virtutes , nullo modo possunt esse verae virtutes. S. Aug. lib. 4. contr. Julianum , c. 3.

(3) Quid est dilectio vel charitas , quam tantoperè scriptura divina laudat et prœdicat , nisi amor boni ? S. Aug. lib. 8. de Trin. cap. 10.

(4) Quid est aliud bona voluntas quàm charitas , quam scriptura nobis clamât esse ex Deo , et à Pâtre datam ut filii ejus esstfmus. Ibid. Lib. de Gratià , cap. 18.

r> le désir du bien sinon la charité , de laquelle saint » Jean dit clairement que îa charité est de Dieu (1)? » De là viennent ces manières de parler si fréquentes dans les livres de saint Augustin (2) , que la charité commencée est une justice commencée ; la charité augmentée, une justice augmentée; la grande charité, une grande justice; la charité parfaite, une justice parfaite et consommée; que la grâce de Dieu est une bénédiction de douceur, par laquelle ce qu'il nous commande nous plaît et nous l'aimons; qu'aimer la justice, c'est aimer Dieu , parce que Dieu est la justice même ; que la vertu n'est autre chose que la charité , par laquelle on aime tout ce qu'on doit aimer; et enfin que la grâce par laquelle Dieu nous inspire la charité, nous aide à l'observation des commandements de Dieu, à quoi la faiblesse humaine succomberait autrement, si elle n'était secourue (3).

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