‹ L'homme d'oraisonChapitre 63 sur 217 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

En second lieu, quelque parfaite que soit une âme, et quelque désir qu'elle ait de suivre Jésus-Christ, elle a toujours besoin d'être attirée , pour conserver sa ferveur , ou pour la renouveler. Car , comme dit saint Bernard, nous savons par notre propre expérience que nous ne sommes pas toujours en une même disposition intérieure, et que notre vigueur se relâche et s'affaiblit aisément. L'esprit de Dieu souffle où il lui plaît : on ne sait pas quand il vient , ni combien il demeure, ni quand il se retire. Tandis qu'il demeure, tout nous est facile, nous allons à la perfection avec allégresse. Mais quand il se retire , et qu'il semble nous laisser à nous-mêmes , nous sentons notre faiblesse, nous avons peine à nous supporter nous-mêmes. Sa présence nous remplit de joie et de ferveur : son absence nous rend pesants et languissants ; et c'est alors que l'homme spirituel doit dire sans cesse : Tirez-moi après vous (2). Car j'ai besoin d'être attiré; parce que le feu de votre amour s'est un peu refroidi en nous, et nous ne pouvons pas maintenant courir comme ces jours passés, à cause de celte froideur. Mais nous courrons après cela, lorsque vous nous aurez rendu la joie de notre Sauveur ; lorsque la grâce retournera d'une manière plus favorable; lorsque le soleil de justice sera plus ardent, et que le nuage de la tentation, qui paraît le couvrir pour quelque temps, sera passé, et qu'au souffle d'un plus doux vent les parfums

(1) Vides quôd lihonler nos atlrahit , ne remaneamus sequcn(<\>.

(2)Trahe me sursùm ad te, utcurram posttein odore ungucntorum tuorum. Curram , et non deficiam , le trahente , te ducenle, me currenle, etc. S. Aug. I. Mcdit. c. 37.

commenceront à fondre comme auparavant, et les aromates à couler , et à jeter leur odeur. Alors nous serons en état de courir , et nous courrons, en effet, à l'odeur de vos parfums (1). Car la langueur présente se retirera, et la dévotion reprendra sa place. Alors il ne sera plus besoin que l'on nous attire d'une manière plus forte qu'à l'ordinaire, pour réchauffer notre froideur, étant déjà assez excités à courir volontiers par cette odeur (2). Tirez-moi donc après vous: car j'ai besoin d'un prompt secours; je languis, je tombe en défaillance : ne m'abandonnez pas ; mais tirez-moi après vous , de peur que je ne m'engage en des affections vagues , et que je ne courre après de vains et inutiles divertissements (3). Tirez-moi après vous : car il m'est expédient que vous me fassiez quelque violence qu'il vous plaira , soit par menaces, soit par peines et châtiment, que de me laisser dans ma tiédeur avec une fausse assurance, sous couleur de m'épargner (4). Ne voyez-vous pas, dit saint Bernard, que celui

(1) Proptereà opus habeo trahi ; quia refriguit paulisper in nobisignisamoris ejus, nec valemus currere modo sicut heri et nudiustertius. Curremus autem posteà, cura reddideris lactitiam salutaris, cùm redierit melior temperies gratiae , cùmsol justitiae iterùm incaluerit, et pertransierit tentationis nubes, quae hune ad horam operire cernitur, atque ad lenem statum aurae blandioris solitô cœperint unguenta liquescere, et aromata fluere, et dareodorem suum. Tune curremus, et in odore illo curremus. Ibid.

(2) Quoniam abscedet torpor , quinuncest, et revertetur devotio,etjam non erit opus uttrahamur, quippè odore excitati, ut spontè curramus.

(3) Fessa sum , deficio , noli me deserere ; sed trahe me post te , ne incipiam vagari post amatores alios, nec curram quasi in incerlum.

(4) Trahe me post te j quia salis est mihi ut me trahas , ut scilicet vim qualemcumque mihi, aut terrendo minis , aut exercendo flagellis inferas, quàm parcens in meo corpore maie securam relinquas. Trahe quodammodo invitam, ut facias voluntariants trahe torpentem, ut facias currentem.

qui vit selon l'esprit, ne demeure pas toujours en même état; qu'il n'avance pas toujours avec la même facilité; que les voies de l'homme ne dépendent pas de lui ; qu'il n'en dispose pas toujours comme il voudrait , mais qu'il marche tantôt avec plus d'allégresse , tantôt avec plus de lenteur, selon qu'il plaît à l'esprit qui le conduit de lui départir son secours. Quand donc vous vous sentez lâche , ou paresseux , ne perdez pas pour cela la confiance : mais aussi quand la grâce est présente, jouissez-en de telle sorte, que vous ne vous persuadiez pas qu'elle dure toujours, comme si le don de Dieu vous appartenait par un droit héréditaire (1). Ne dites pas dans l'abondance : Je ne serai jamais ébranlé (2), je ne me démentirai jamais, de peur que vous ne soyez contraint de dire après, avec douleur, ce qui suit : Vous avez détourné de moi votre visage, et je suis tombé dans le trouble (3). Si vous êtes dans la consolation, souvenez-vous que vous la pouvez perdre ; et quand vous serez dans la désolation, pensez que Dieu vous en peut délivrer. Ainsi la confiance ne vous manquera point dans le mauvais temps, ni la prévoyance, lorsqu'il vous sera plus favorable; mais vous conserverez entre les événements heureux et malheureux qui peuvent arriver par la vicissitude des temps, une certaine image de l'éternité , c'est-àdire , une égalité inviolable et inébranlable d'un esprit ferme et constant, qui bénit Dieu en tout temps (4).

(1) Sic delectare ineà, ut non te existimes donum Dei jure hœreditario possidere.

(2) Ego autem dixi in abundantiâ meà : Non movebor in œiernum. Ps. 29. 7.

(3) Avertisli facicm tuam à me, et factus sum conturbatus. Ps. 29. 8.

(4) Sic te non deseret spes in temporc malo, nec in bono providentia décrit, erisque inter adversa et prospéra mutabilium temporum tenons quamdam œternitalis imaginera , utiquè hanc mviolabilem et inconcussam constantis .muni œqualitalem, bencdicens Dominum in omni tempore. S. Bern.

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