III. CONSIDÉRATION
Mais quand la claire vue de Dieu ne rendrait pas immédiatement comme elle fait par elle-même les bienheureux impeccables, elle le ferait nécessairement par le moyen de l'amour et de la joie, dont elle est le principe. Car, comme dit saint Augustin, c'est le propre de
Dei essentiam ex necessitate araat , quidquid amat , sub communi ratione boni quam novit.
(1) Manifestum est quôd beatitudo non potest esse sine rectà volMntate. S. Thom. loco citato , et 4. contra Gentes , c. 92.
(2j Errant qui operantur malum. Prou. 14. 22.
(3) Adepti sunt quidquid polerant velle, nec jam vident quoi plus velle possint,et propler hoc peccare nequeunl. Anselmus , l. de casu Diab. c. 6.
cette sur êminentissime perfection de l'amour de Dieu, qui est un effet nécessaire de la contemplation de sa souveraine bonté, d'absorber et d'anéantir tous les mouvements de la concupiscence , et de détruire tellement le vieil bomme dans chacun des Saints, qu'il n'y ait plus de loi dans les membres qui répugne à celle de l'esprit (1).
Ce que ce Père dit de l'amour béatifique, il le dit aussi de la joie. Quand tout plaisir charnel sera entièrement étouffé par le plaisir de l'esprit en toutes les parties de l'homme par la sanctification de toutes ses puissances, alors la mort sera absorbée et vaincue pour jamais (2). Alors, dit-il dans un autre lieu, il n'y aura plus de crainte d'offenser Dieu. Car quand l'amour du bien qu'on possède est immuable , certes, s'il est permis de le dire, la crainte du mal qu'on doit éviter n'a plus rien à craindre (3). Car ce nom d'amour chaste qui demeure éternellement, signifie une volonté résolue, qui nous impose une heureuse nécessité de ne vouloir point pécher et d'éviter le péché, non par un soin qui vienne de faiblesse , comme si nous étions en danger de pécher, mais par un amour paisible et tranquille, qui nous donne de l'aversion du péché (4). Que s'il ne se peut trouver aucune sorte de crainte dans la jouissance très-sûre de ces plaisirs éternels et bienheureux, il faut prendre ces paroles de l'Écriture : La
(1) Ut totà velustate consumptà nulla lex in membris ejus rcpugnet Iegi mentis. Jam talem constituamus animam humanam , quse elsi nondùm illà supereminentissimâ perfectione charitalis Dei omnes motus terrense libidinis absorbuerit, atque consumpserit. S. Aug. I. de spir.et litt. c. 36. Ibid. infrà in fine libri.
(2) Tune itaque absorpta erit mors in victoriam , cùm per sanctificalionem in orani parte hominis perfectà delectatione spiritualium, delectatio carnalisobruetur. S. Aug. lib. 83. quœst. q. 70.
(3) Ubi enim boni adepti amor immutabilis est, profeclô , si dici potest, malicavendi timor securus est. Lib. 14. de C. D. c. 9.
(4) Timoris quippè casli nomine ea voluntas significata est, quà nos necesse erit nolle peccare , et non sollicitudine infirmitatis ne forte peccemus, sed tranquillitate charitatis cavere peccatum.
chaste crainte du Seigneur demeure éternellement, au même sens que celle-ci : La patience des pauvres ne périra point pour jamais (1). D'où il suit que la vie sainte étant le chemin pour parvenir à la vie bienheureuse, tous les mouvements d'amour, de joie, de crainte et de douleur, que la vie sainte pratique, sont saints: mais pour la vie bienheureuse et éternelle , elle possède un amour et une joie non-seulement sainte , mais certaine et immuable : au lieu que la crainte et la douleur en sont éternellement bannies (2) . Qui fait cela ? la claire vue du Fils de Dieu, qui est la fin de toutes nos actions et le comble de toutes nos joies dans l'éternité (3). Car comme il est impossible de voir Dieu clairement sans l'aimer souverainement ; de même il est impossible de l'aimer d'un amour souverain, sans en concevoir une souveraine joie, qui est un fruit de l'amour et de la vue : Fous me remplirez de joie en voyant votre visage (A). Je serai rassasié lorsque votre gloire paraîtra (5), et comme je n'aurai plus rien à désirer, aussi je n'aurai plus rien à craindre. L'orgueil, qui soulève l'esprit contre son créateur, et qui est la source de tous les vices, n'aura plus d'empire sur moi. Le péché d'orgueil, dit saint Augustin, ne pourra plus tenter l'esprit, et nous n'aurons plus aucun vice à combattre,
(1) Aut si nullius omninô generis timor esse poterit in illà cer- Cissimâ securilate perpetuorum feliciumquc gaudiorum, sic dictum est : Timor Domini castus permanens in seculum seculi : quemadmodùra dictum est : Patientia pauperum non peribitin îfctcrnum.
(2)Quoniam vita recta ducenda est, quâ perveniendum sit ad beatam , omnes aflTectus istos vita recta rectos habet , perversa perversos. Beata vero, eademqueœterna amorem habebit et gaudium , non solùm rectum , verùm etiara jam cerlum : timorem autem et dolorem nullum.
(3) Actionum omnium finis, atque aeterna perfectio gaudiorum. S. Àug. M. de Triait, c. 8.
(4) Adimplebis m« lœtiliA cum vullu tuo. Psalm. 16. 17. (6J Saliabor cura appartient gloria tua.
lorsqu'il sera rassasié d'une vue si claire et embrasé d'un amour si ardent du bien supérieur, qu'il ne pourra plus s'en détourner par une vaine complaisance envers soi-même (1). La foi ne sera plus nécessaire à l'âme, parce qu'elle voit ; ni l'espérance , parce qu'elle jouit de son souverain bien. Mais la charité, bien loin de souffrir quelque diminution, reçoit un notable accroissement en cet état. Car en voyant cette singulière et véritable beauté elle l'aimera bien davantage ; et elle ne pourra demeurer dans cette bienheureuse vue, qu'en y fixant son regard par un ardent amour, sans le détourner jamais autre part (2).
(l)Hoc superbise malum tune animum lentare non poterit, et contra quod decertemus, omninô nullum erit , quandô tantà satiabitur visione, et tantà inflammabitur charitate superioris boni , ut ad seipsum sibi placendo deficere ab illius dilectione non possit. 5. Aug. lib, 4. contra Jullan. c. 3. ante flnem.
(2) Ergô cura animas Deum videre , hoc est Deum inlelligere contigerit , videaraus utrîim adhuc ei tria illa sint necessaria. Fides,quarè sit necessaria, cùm jam videat ? spes nihilominus , quia jam tenet? Charitati verô non solùm nihil detrahitur, sed addituretiam plurimùni. Narn et illam, singularem yeramque pulchriludinem cùm viderit , plus amabit , et nisi ingenti amore oculum infixerit, nec ab aspiciendo uspiam declinaverit , manere in illà beatissimà visione non poterit. Lib. 1. Soliloqu. c. 7.
pour le lundi de la seconde semaine après l'épiphanie.