CONDUITE A SUIVRE
Conduite it sniTre. — Ainsi posée, la question est fort simple. Pour la résoudre il n'y a qu'à dresser le bilan des faits en prenant un à un tous les appareils, tous les organes, à pointer le pour et le contre, et à voir qui l'emporte.
Mais l'opération n'est pas aisée. Les caractères n'ont pas la même valeur, ne pèsent pas également dans la balance. Les arguments tirés du cerveau ne peuvent être mis en parallèle avec ceux tirés des proportions des membres et à plus forte raison de la queue ou d'une apophyse. La morphologie n'a de signification, — nous l'avons montré déjà, — que par la fonction dont elle est l'expression. Ce qui veut dire qu'il y a des caractères d'ordre général qui, à eux seuls, l'emportent sur une masse d'accessoires. Tout caractère d'ordre général entraîne du reste à sa suite une foule de caractères qui le reflètent et qui, chacun à part, ont plus de poids que le moindre caractère empirique. Nous aurons donc à établir un certain ordre dans notre exposé et à tenir compte de la hiérarchie des caractères.
Puis, tous les caractères ne se présentent pas semblablement dans Je débat. Les plus frappants se trouvent être comme on le verra d'ordre descriptif. Lorsqu'on y est préparé rien ne remplace un coup d'œil qui d'emblée fait reconnaître les formes générales d'un Primate quelconque de celles de tout autre animal, la tête d'un Maki, d'un Singe ou d'un Homme, le membre fait pour la préhension de celui fait pour la marche, le bassin d'un Anthropoïde du bassin d'un Homme, un pouce ou un orteil se prêtant bien à certains mouvements des mêmes organes propres seulement à des mouvements maladroits, limités ou autres que ceux qu'exigent certains besoins. Ces différences qui frappent, on réussit parfois à bien les décrire et à communiquer sa conviction, mais elles ne donnent pas une distance mesurable, le lecteur prévenu dans un autre sens peut les contester, l'argument ne pèse pas ce qu'il devrait dans son esprit.
La véritable méthode devrait être brutalement celle des caractères zoométriques, méthode qui ne donne pas tout ce qu'on lui demande, mais qui fournit du moins, lorsqu'elle est bien conduite, des résultats devant lesquels tout le monde doit s'incliner. Malheureusement,, la zoométrie a été très négligée jusqu'ici, ses procédés sont mal établis et les matériaux font défaut, surtout les matériaux reposant sur des nombres suffisants. L'anthropométrie s'est préoccupée de distinguer les races, ces entités impalpables
noyées dans les peuples; elle n'a pris qu'accidentellement les animaux pour but. Dans nos musées d'anthropologie, les cerveaux et les squelettes propres à la comparaison de l'Homme avec les Anthropoïdes, les Singes et les autres Mammifères commencent à se multiplier,' mais d'une façon insufQsante. Les musées de zoologie ont tout cela, mais l'Homme y fait défaut. Seuls quelques musées étrangers acceptent que l'anthropologie et la zoologie sont une même science et que hommes et animaux doivent être réunis.
Nous ne ferons donc pas, dans notre bilan, la part que nous voudrions aux caractères zoométriques. Du reste, la place dont nous disposons ne nous le permettrait pas. Le moindre caractère zoométrique, pour être exposé avec la précision sans laquelle il perd tout intérêt, demande de longs développements et surtout de longues listes de mesures individuelles et de moyennes. Nous désirons donc, une fois pour toutes, donner ici un aperçu, écourté pourtant, de la façon dont ce parallèle de l'Homme et des animaux serait à conduire. Nous choisirons deux exemples aboutissant à des conclusions inverses : l'angle orbito-occipital de Broca et l'indice général du bassin.
Anf^ie orbit<»-oeeipi(ai. — H cst le poiut Culminant d'une suite de recherches sur les angles basilalres par Broca.
En 1764, Daubenton imagina un angle dont le sommet était au bord postérieur du trou occipital ou opisthion et les deux côtés étaient formés par le plan du trou occipital et une ligne allant de l'opisthion au bord inférieur de l'orbite. Cet angle, dont l'ouverture est en rapport avec l'attitude de l'animal, était d'après lui de 3* chez l'Homme, de 37* chez le Chimpanzé, de 47° chez le Maki, un Lémurien, et sautait à 80« chez le Chien, à 90** chez le Cheval. Il établissait donc une profonde ligne de démarcation entre l'Homme, les Anthropoïdes, les autres Primates et les autres Mammifères. Mais Daubenton ne mesurait son angle qu'approximativement sur un dessin.
Broca, frappé de l'intérêt qu'il avail, imagina un goniomètre pour le mesurer et le prit sur des centaines d'hommes et d'animaux. Toutefois dans les cas individuels surtout, il offrait une grande incohérence. Broca la modifia donc une première fois en remplaçant la ligne opisthio-sous-orbitaire par une ligne opisthio-nasale et reprit toutes les mesures sur les mêmes centaines de sujets. Plus satisfait, mais médiocre-
ANGLE ORBITO-OGCIPITAL. 173
ment encore, il le modiûa une seconde fois en transportant son sommet au bord antérieur du trou occipital ou basion. Longtemps il s'en contenta, jusqu'au jour où il jugea avec raison que la véritable ligne à laquelle devait être rapportée, celle du trou occipital était le plan horizontal de la tête donné par les deux axes orbitaires, lesquels sont horizontaux chez la généralité des Mammifères. De là un nouveau mémoire paru dans la Revue d'anthropologie, en 1873.
L'angle orbito-occipital est donc Tangle que fait le plan du trou occipital avec le plan des axes des orbites ; il est en rapport avec la position du trou occipital à la base du crâne, son inclinaison et l'attitude de la tête dans l'attitude verticale, ou oblique des animaux quadrupèdes. Lorsque le plan occipital se relève d'arrière en avant et de bas en haut, l'angle est dit négatif par Broca; lorsqu'il s'incline d'arrière en avant et de haut en bas, il est dit positif. On va voir qu'il est toujours négatif chez l'Homme et toujours positif chez les animaux, les Anthropoïdes compris.
Mais ici se présente une question. Si l'on agissait à sa volonté comment faudrait-il comparer les caractères ? Par les moyennes générales qui représentent les types généraux des groupes, par les moyennes particulières incluses dans chacun et qui répondent aux sous-types, ou par les cas individuels extrêmes. Les résultats peuvent différer beaucoup. Les moyennes générales, c'est-à-dire les types généraux, sont les premiers indiqués. Il y a de nombreuses objections à la dernière méthode. Tout d'abord, il est difficile de séparer les cas normaux des anormaux, car il va de soi que les crânes pathologiques, téralologiques ou déformés sont à mettre de côté. Puis les cas extrêmes sont souvent les exceptions, précisément ceux qui s'éloignent le plus des types que l'on désire comparer. Enfin avec les cas extrêmes individuels, faut-il le dire, on arrive presque toujours à trouver qu'un groupe se fond avec un autre par des transitions ; l'adage : naiura non fecitsaltum a été créé pour eux. La comparaison des moyennes particulières, par exemple des races dans le groupe humain, des genres chez les Singes, des familles chez les autres Mammifères, est plus légitime. Dans tout groupe d'une valeur quelconque, il y a des divergences autour du type commun visé qui se disposent en une série graduée ; la distance entre les divergences les plus proches est ce qui intéresse.
Mais, il faut bien le dire, on ne fait pas ce que Ton veut, et
ce qui prime tout, c'est le nombre des.sujels de diverses sortes que Ton possède. Pour l'Homme, on aura 1 000 observations, pour les Anthropoïdes 20, pour les autres Singes 40, ce qui est beaucoup, pour les autres Mammifères des nombres variables, les uns des cas individuels, d'autres des moyennes de genre, d'espèce. Nous associons en somme ici les deux systèmes, les distances entre individus et celles entre moyennes, en renvoyant pour les chiffres dans leur entier aux mémoires dont ils sont extraits, et terminerons par cette réponse à l'objection que si nos nombres sont très suffisants pour l'Homme, ils ne le sont peut-être pas pour les animaux. Autant les différences individuelles et de race sont fortes dans les groupes zoologiques disloqués par les croisements comme le sont l'Homme, le Chien, le Pigeon et en général tous les animaux domestiques, autant elles sont peu étendues chez les animaux sauvages, tels que l'Orang et le Gorille, le Renard et le Blaireau, deux espèces sur lesquelles ont porté spécialement nos investigations. On peut donc se fier à quelques sujets dans ces derniers cas, alors que dans les premiers il en faudrait 50 peut-être.
En ne comptant que les adultes, Broca a mesuré l'angle orbito-occipital sur 803 Hommes, 29 Anthropoïdes, 53 Pithéciens et Cébiens, 5 Lémuriens et 12 Mammifères divers. Voici les résultats qui nous intéressent présentement :