DIVISION DU TRAVAIL
il semble donc que pour connaître le programme de l’anthropologie il n’y ait qu’à prendre successivement tous les sujets que permet un animal quelconque. Pas du tout. Le naturaliste ne s’attaque pas à égal titre à toutes les parties de son cadre ; il s’attache à certaines, à la plupart, mais il en abandonne quelques-unes à des collègues qui en font une spécialité. Voyons ce qu’il écarte.
L’antiiropoiogic, seience pure. — La première élimination indiquée est celle-ci. Dans toute science d’observation il y a les vérités auxquelles elle conduit et les applications de ces vérités aux besoins de l’homme. Ces applications, comme tout ce qui touche à la pratique, impliquent des points de vue particuliers et arrivent môme à négliger parfois un peu la vérité stricte. Il y a donc utilité à les laisser autonomes à titre de sciences indépendantes, volant de leurs propres ailes et maîtresses de leurs destinées. Telles sont par exemple, dans l’histoire des animaux, la médecine vétérinaire qui ne se préoccupe que de l’hygiène et des maladies des animaux et la zootechnie qui s’occupe de leur élevage, de leur dressage, bref de leur appropriation aux besoins ou aux plaisirs de l’Homme.
A plus forte raison, quand cet animal est l’Homme, faut-il, de son étude pure, séparer ces deux poinls de vue qui acquièrent chez lui une importance si vaste. Voici la Médecine née avec Hippocrate, même avant l’anthropologie, et découlant de la nécessité de prévenir et de guérir les souffrances de l’Homme : personne ne contestera qu’elle n’ait tous les droits à conserver une existence à part, à chercher comme il lui plaît ce qui importe à son but et à faire appel secondairement à toutes les sciences accessoires dites médicales qui lui conviennent. La médecine est une nécessité sociale comme l’anthropologie est une satisfaction de l’esprit. Toutes deux doivent être libres, quitte à se tendre la main et à s’entr’aider.
Quant à 1 ’Anlhropolechnie , — mot qui a été prononcé sérieusement et qui correspond chez l’Homme à la zootechnie, mais dans un sens autrement large, puisqu’il embrasse forcément l’hygiène sociale et louche sans cesse à la législation, à la famille et à tout ce que nous avons de plus cher, — il est évident qu’elle, plus encore, doit demeurer indépendante de toutes les vérités qui se dégagent, cruelles et implacables, de la connaissance de l'ani-
l’anthropologie, science pure.
malité humaine. S’il est une étude dont il faille libérer l’anthropologiste, assurément c’est celle-là.
La première condition en anthropologie est de planer dans des sphères élevées, au-dessus des tempêtes terre à terre de l’humanité; c’est d’être calme, dégagé de toute influence mesquine, de toute tendance subjective. Peu importe au naturaliste étudiant l’animal que celui-ci n’ait que des instincts réflexes et soit le jouet de sa misérable organisation. En anthropologie, tout ce que l’on a appris à aimer et à respecter est en cause: on est juge et parti dans son propre procès; la famille, les amis, la société, rien n’échappe; les croyances qu’on nous a inculquées dès notre plus tendre enfance sont en jeu, tout jusqu’à nos idées prétendues innées qui ne sont que le fruit d’une bonne éducation accumulée de génération en génération. Si l’anthropologiste n’a qu’à tirer des déductions des faits qu’il observe, il peut rester maîlre de lui, mais si l’on veut qu’il en lire aussi les applications sociales, n’y a-t-il pas à craindre que son esprit défaille et recule?
Prenons un exemple. Dans l’un des chapitres les plus incontestés de son domaine, l’anthropologie établit que le cerveau de la femme pèse moins que celui de l’homme, ce qui, dans l’état actuel de la science, est considéré comme un désavantage, sinon comme une infériorité. D’autre part, elle démontre que le surcroît d’activité cérébrale qui, au bout d’un certain nombre de générations, rétablirait le niveau, accroît la mortalité de la femme et augmente le contingent qu’elle fournit aux établissements d’aliénés. La conclusion c’est qu’à pousser la femme dans la voie intellectuelle où l’on croit qu’elle sera plus heureuse', à la rendre égale à l’homme par le poids cérébral, il y a des inconvénients. Est-ce à l’anthropologie à formuler cette conclusion, comme le veut une certaine école. Non certes, car le problème est plus large et fait intervenir des considérations étrangères à l’histoire naturelle. D’ailleurs, qui sait si, demain, . l’on ne trouvera pas qu’après tout ce déficit est sans importance, (ju’à défaut d’une raison moins froide la femme a un cœur plus haut placé, et que ce défaut de parallélisme entre l’homme et la femme est une des conditions de l’équilibre social ?
Autre exemple. L’école matérialiste radicale qui veut faire de l’anthropologie une science d’application se mêlant à tous les problèmes sociaux, professe que l’Homme n’est