FIG. O
LE PBOPHÉTE ISAÏE.
Brioude ou encore les grandes figures qui ornent les initiales de plusieurs Bibles du XIl'' siècle. Toutes ces effigies offrent une parenté évidente avec les personnages à la taille démesurée des portraits bourguignons et languedociens. Les célèbres statues-colonnes du Portail Royal de Chartres et des portails similaires (Le
Mans, Corbeil, Saint-Denis, etc ) ne
sont qu'une exagération de cette tendance : aucun exemple ne montre mieux comment des conceptions purement picturales ont pu être mises au service de l'ornementation architecturale.
Un autre trait commun à nos deux écoles de sculpture, c'est l'ellort naïl et systématique pour exprimer le mouvement des personnages, non seulement par l'agitation des draperies, mais par des gestes et des attitudes souvent gauches et dont la recherche va jusqu'à la mièvrerie. Ce style apparaît déjà sur les magnifiques chapiteaux du chœur de Cluny qui, s'ils ne datent pas de logô, année de la consécration des autels par Urbain II, ne peuvent être très postérieurs. Les personnages qui représentent les " Tons de la Musique *' ou des allégories variées sont modelés avec une véritable délicatesse dont la tradition s'est transmise aux chapiteaux de Vézelay, d'Autun, du Moûtier-Sainl- Jean, de Saulieu. Il en est de même en Languedoc et il suffit de rappeler l'attitude contournée du saint Pierre du portail de Moissac ou du prophète Isaïe de Souillac (fig. 5). Le Christ de l'Ascension du tj'mpan de Saint-Sernin de Toulouse exprime son ravissement par une allure sautillante d'une rare gaucherie. Les vieillards de l'Apocalypse de Moissac lèvent la tête vers le trône de l'Eternel, avec cette torsion invraisemblable du cou attribuée aux apôtres sur les miniatures qui représentent la Pentecôte ou l'Ascension
(Pentecôte ilu missel Yalc Tlionipson de Londres) ou encore les évangéllstes recevant l'inspiration d'en haut (saint Marc de l'Evangéliaire d'Amiens, bibliothèque n° 24). Un chapiteau de Vézelay nous semble caractéristique à cet égard : il nous montre la lutte de Jacob avec un ange. Rien de plus naïf que les gestes des deux adversaires : Jacob saisissant au collet l'ange qui ne cherche pas à se défendre, mais désigne le ciel d'une main et de l'autre relève la traîne de son manteau ; certaines miniatures montrant Urbain II consacrant l'autel de Cluny ou Philippe l" faisant une donationà Saint-Martin-des- Champs, reproduisent les mêmes gestes enfantins et naïfs.
Les compositions même ont un caractère pictural bien accusé. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner le groupe central du tympan de Vézelay, l'attitude du Christ assis incomplètement sur son trône, les apôtres placés sans aucun ordre les uns devant les autres en perspective, enfin un détail essentiellement pictural, les rayons qui partent de la main du Christ pour se poser sur les têtes des apôtres et qu'on retrouve dans les tableaux de la Pentecôte des manuscrits (1). C'est dans le même esprit qu'est traitée l'apparition apocalyptique du portail de Moissac et ce sont des peintres qui ont imaginé les nuages aux lignes sinueuses qui supportent le trône de l'Eternel. Faut-il citer encore les rochers, en forme de flammèches, du tympan de l'Ascension de Mauriac, œuvre purement languedocienne en territoire auvergnat / On retrouve sur un pilier du cloître de Silos (Vieille Castille) ce type de montagne enfantine, stylisée par des peintres.
M. Mâle a prouvé (Art Religieux au XII'' siècle, p. io-i3) que les chapiteaux du cloître de Moissac tirent leurs thèmes iconographiques des miniatures de l'Apocalypse de Saint- Sever, mais, ce qui nous importe surtout ici, ils en conservent la composition et le style pittoresque. Un tympan latéral de l'église de Charlieu (Loire) nous montre la table des Noces de
(1) Missel Yale Thompson, Londres. — Evangéliaire du Vatican, lat. 39 ■ — Lectionnaire de Cluny, bibliothèque Nationale, lat. ^246.