‹ L'homme de génieChapitre 100 sur 257 · CHAPITRE PREUIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREUIER

On sait, écril Paulhan (1), que chez les démenis certaines (acuités restent paiTois intactes; ils peuvent, par exemple, jouer aux cartes ou aux dames, l»ien que leur esprit soit gén^alement désorganisé. Chez les idiots on trouve des faits analogues, tiriesinger a vu dans l'Asile d'EarIswood, à Londres, un jeune homme qui avait fait tout seul un modèle remarquable d'un vaisseau de guerre; cet individu avait un esprit très borné, en particulier il n'avait aucune idée des nombres, c II est plus fréquent, ajoute l'auteur, de voir des individus plongés dans une idiotie profonde exécuter d'assez bons travaux de dessin onde peinture; naturelle* ment ce n'est chez eux qu'un talent mécanique.

Esquirol rapporte le cas d'un général atteint de manie, chez qui • le délire peisiste tout l'été avec quelques intervalles de rémission, pendant lesquels le malade écril des comédies et des vaudevilles qui révèlent l'incohérence de ses idées...; malgré l'égarement de ses idées, le général conçoit le perfectionnement d'une arme et en trace le dessin, il témoigne le désir d'en faire exécuter un modèle». Un jour il se rend chez le fondeur; à sa rentrée il est repris par l'agitation et le délije. Huit jours après, seconde visite au fondeur, « le modèle est exécuté et l'ordi'e d'en faire cinquante mille est donné. Cet ordre fut le seul acte du délire qui révéla au fondeur la maladie du général. Plus tard cette arme a été adoptée *. Ainsi, au milieu de l'incohérence générale, un système important est maintenu, et a pu aboutir à sa (in.

Un écrivain étranger à la pratique des maladies mentales, Esquiros, que nous avons eu déjà l'occasion de citer, a mentionné les faits suivants, qui sont très signilicatifs : , ( Le docl. Leuret, dit-il, nous racontait l'histoire d'un

[éné de Bicétre qui, durant sa maladie, avait manifesté

1 remarquable talent d'écrire et qui, dans l'état de santé,

( (1) ^'^l** phitosuphigue.

TROISIÈME I'AUTIE

eûl cti; loul h Tait incapable d'en faire aulanl. « Je ne suis pas tout à fait guéri, disait-il lui-même au médecin qui le croyait en convalescence; j'ai encore trop d'esprit pour cela. Quand je nie porte bien, il me Faut huit jours pour écrire une lettre. Dans mon état naturel, je suis bëte; attendez que je le redevienne >, Le môme observateur nous citait encore l'exemple d'un négociant dont les affaires avaient périclité: durant sa maladie, cet homme trouva la force de les relever; ta solution de chacun de ses accès de délire était le perfectionnement d'une mécanique ott l'invenLion d'un moyen pour favoriser l'essor de son industrie; il se trouva, nu bout de celte folie précieuse, avoir reconquis sa raison et sa fortune.

* On nous a montré, à Montmartre, dans rétablissement du docteur Blanche, des traces de dessin au charbon faites sur un mur; ces figures à demi -effacées, dont l'une représentait la reine de Saba, et l'autre un roi quelconque, sortaient de la main d'un jeune écrivain distingué, rendu depuis à la raison; la maladie avait développé chez lui un nouveau talent qui n'existait pas dans l'état de santé, ou qui, du moins, jouait à peine un rôle insignifiant.

n On dit que Marion Delorme rencontra dans un hospice de fous le premier homme qui eût l'idée d'appliquer les forces de la vapeur aux besoins de l'industrie, Salomon de Caus. La plupart des talents créés par la maladie quittent l'individu avec la maladie elle-même.... (1) >.

Dans ma clinique de Pavie il y avait un jeune paysan, âgé de douze ans, inventeur de mélodies musicales fort originales, qui appliquait à ses camarades d'infortune des sobriquets si à propos, qu'ils les gardent encore. .\vec lui se trouvait un petit vieux paysan rachilique, atteint de pellagre, qui, demandé s'il était heureux, me répondit, i

(1) E84U1H0S. Paris au dùa-neuviéme siècle. — Les mnisons de fottt, tome ti, p. 163.

l'inslar d'un philosophe do l'ancmune Grèce: o Tous les hommes sont heureux, même les riches, pourvu qu'ils le vcuillenL ■>.

Beaucoup de mes élèves se lappelleronlile It.,, qui lui, tour k lour, musicien, domestique, porlel'aix, gai'|,'Olier, quincailler, soldai, écrivain public, mais toujours malheuieux; il nous a laissé une autobiographie, qui, à part quelque Taule d'orthographe, mériterait bien tes honneurs de la presse :

— il me demandait sa sortie avec des vers qui, pour un homme du peuple sans culture, ne manquaient ni de Ijeaulé, ni d'originalité.

Il D'y a pas longtemps j'ai entendu un pauvre revendeur d'épongés, aliéné, deviner et résumer ainsi l'idée cardinale de la circulation de la vie: * Nous ne mourons pas:

— quand l'âme est usée elle se fonde cl se transforme : — en effet, mon père ayant enterré un mulet mort, on vil après, à la même place, pousser des champignons en grand nombre el les pommes de terre, que d'habitude y venait très petits, croître plus grosses du double*.

Voilà un esprit vulgaiie, qui éclairé par le verve de la manie, surprend des théories auxquelles arrivent à peine les plus glands penseujs.

G. B., maniaque, neveu d'un littérateur célèbre, un jour que j'hésitais à lui permettre de monter un cheval un peu bizarre: < Pas de peur, docteur, me àil-i\, stmilia similibus t. gjf. G. négociant, fypémaniaque à quelqu'un qui l'avail ■clé «Monsieur le Comte », disait: — < Quel comte!

* des comptes j'en ai fait beaucoup, mais c'étaient des

mptes d'argent: je n'en connais pas d'autres n. * « Pourquoi ne voulez-vous pas me donner la main 7 > je "demandais un matin à madame M..., folle morale, — étesvous fâchée? i — ' Pallida virgo cupit, rubicunda récusât*, répondit-elle. — Une autre fois : x Esperez-vous, madame,

( sortir bientôt de cet établissement? n — El elle : «J'en

sortirai quand ceux qui sont dehors auront retrouvé leur raison >.

V..., voleur et fou, pendant une promenade qu'on lui avait permise, prit la fuite. Rejoint et reproché d'avoir trahi la confiance qu'on lui avait accordée, repondit; c Hais, je ne voulais qu'essayer la souplesse de mes jarrets >.

B. B., vieille maniaque, âgée de plus de 70 ans, complètement dépourvue de dents, tenait des propos obscènes. Reprochée d*un dérèglement aussi peu convenable à son âge : — € Vieille, vieille, repondit-elle, mais ne voyez-vous pas que je n'ai point encore mis les dents? i.

N. B..., que la folie a rendu poète, écrit avec beaucoup de finesse, mais ses vers ont des pieds trop longs : — son camarade G. R., nous disait qu'il leur allongeait les pieds exprès pour qu'étant bien plantéSy ils nie pouvaient plus lui échapper de mémoire.

2. Poètes. — Mais venons aux vrais poètes des maisons d'aliénés. 11 y en a peu qui possèdent une culture littéraire complète; la plus grande partie semblent inspirés, et je dirais presque entraînés par la maladie.

Je pourrais produire beaucoups d'exemples, mais l'économie nécessaire à l'ensemble de l'ouvrage me l'empêche. Je me bornerai à en citer quelques-uns, surtout dans le but de montrer les contrastes de leurs caractères, car il est bien curieux de voir comment du genre plus lugubre ils passent au plus gai, même à l'obscène, de l'élégance la plus exquise ils tombent dans le bavardage du dément.

Parant (1) nous donne un petit poème d'un aliéné de Toulouse.

L'auteur, un monomaniaque, s'adressait, sous forme d'épitre, au médecin adjoint de l'asile, qui venait d'être promu à un autre poste et partait pour sa nouvelle résidence.

(\) La raison et la folie. Paris, 1887.

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