CHAPITRE PREMIER
Le même adresse à M. Magnan une longue pièce de vers sur une représentation dramatique qui vient d'avoir lieu. Il raccompagne de ce gracieux envoi :
VisiaÉ Docteur,
L*e8time et la recoonaiflasnce
Sont la seule monnaie da cœur
Dont votre pauvre serviteur
Dispose pour la récompense
Qu'il doit à vos soins pleins d'honneur.
Reeevez donc eet humble hommage,
Docteur admiré, révéré,
Et l'ajouterai bien-aimé,
Si TOUS vouliez tenir pour g&ge
Qu'en cela du moins j'ai faté.
(Id.).
Un autre semble avoir pour son médecin beaucoup moins de vénération et de reconnaissance. Il a composé une satire de cent vingt alexandrins dont je vous fais grâce, mais dont quelques vers sont assez bien tournés.
Los médicastres sans vergrogne Qui changent en sale besogne Le plus sublime des mandats, Ces infâmes aliénistes, Qui, reconnus pour moralistes, Sont les pires des scélérats I Ils détruisent les écritures Pour maintenir les impostures Des ennemis du bien public.
Ils prostituent leur justice Pour se gorger du bénéfice De leur satanique trafic.
(Id.).
M. X..., Tauteur de ces vers, à la suite de travaux intellectuels excessifs, fut pris subitement de maux de tête insupportables. Bientôt il se sentit assailli de remords sans objet définis, si bien que, n'ayant pourtant commis aucune faute, il se persuada qu'il allait être l'objet d'un châtiment
céleste : peu de jours après il crut que Dieu Tavait changé en béte, comme autrefois Nabuchodonosor.
A partir de ce moment, la terre lui parut différente, tout lui semblait vert; quand il parlait, il lui paraissait que les bêtes le comprenaient. Quand il croisait un cheval ou un âne, il pensait rencontrer un collègue; la vu^ d'un pré lui donnait envie de brouter, et s*il ne le faisait pas, c'était par orgueil, à cause de ses parents et de ses amis.
C'est au milieu de ce singulier état d'esprit qu'il se mit à faire quelques vers, qu'il destinait à un concours de province. Il passa toute une journée la tête nue en plein soleil, à la recherche de la rime, et le soir, celle-ci se montrant rebelle, il perdit complètement la tête, fit une scène affreuse à sa mère et à sa femme, jeta son chapeau dans le ruisseau et le piétina vigoureusement. Puis, s'échappant brusquement des mains de ceux qui le retenaient, il grimpa au dernier étage de sa maison, enfonça d'un coup d'épaule la porte d'une mansarde, et se précipitant sur la bonne qui y était couchée, il essaya de l'étrangler.
On l'arrêta enfm, et on l'entraîna dans une maison de santé. En route, il ne cessait de dire: «Je suis un misérable ». En arrivant chez le médecin, il aperçut un portrait de l'Empereur et il lui fit un discours à mi-voix, puis il demanda solennellement à quelle heure il serait guillotiné le lendemain. 11 passa une nuit très-agitée, écrivant fiévreusement sur du papier qu'on lui avait laissé, demandant à chaque instant ce qu'on comptait faire de l'assassin Dumolard. Il cacheta enfin sa lettre et l'adressa à l'empereur Napoléon III.
Puis il se mit à s'arracher les poils de la barbe un à un en s'écriant: Je cherche mon dernier helminthe.
Quelque temps après, ce malheureux était assez calme pour que le directeur l'invitât à dîner à sa propre table.
Dans la conversation, l'un des médecins lui dit:
CBAPITRE PREMIER
Dites*nous donc pourquoi, l'autre jour, quand vous étiez malade, vous vous intéressiez lanl à Dumolard. Expliqueznous le sens de celle réponse que vous avez faile si tragiquement: — Je cherche mon dernier helminthe. — Enfin, raconEcz-nous, si vous le savez, ce qui se passait alors dans voire esprit.
Je copie lexttiellemenl sa réponse, telle que la recueillit Scntoux (ouvrage cité).
« Au début de ma maladie, on m'avait donné un chapeau dont la l'oime particulière m'avait frappé. Tout alors me portait ombrage. Je me figurai que ce chapeau était un enseigne de prostitution; c'est pourquoi je le foulai aux pieds, et quand ma mère insista et voulut elle-même me le placer sur la télé, j'en fus tellement indigné que je l'aurais tuée.
« Le soir, du premier étage où je me trouvais à table avec ma famille, j'entendis qu'on arrêtait les gens et qu'on parlait de moi sur le trottoir. Pour échapper à cette honte, je me précipitai hors de l'appartement, et, dans ma fuite, j'entrai dans un cabinet où était en train de se coucher la bonne de la maison. A sa vue, stupéfait, je me demandai ce que je venais faire chez cette bonne; la bonne éveilla dans mon esprit l'idée de Dumolard, et, sans transition, la conviction que j'étais moi-même Dumolard; étant Dumolard, je devais violer et assassiner la bonne. On m'arrêta, on me conduisit ici. Je vis au cabinet du médecin, non pas le portrait de l'Empereur, mais l'Empereur luimême, qui m'interpella pour me reprocher mes ci'imes et m'annoncer un châtiment terrible. Arrivé dans ma division, jfi me crus en prison au milieu de malfaiteurs de toute espèce. Quand on m'administra un lavement, je crus que ce lavement était empoisonné, que c'était là le supplice, l'expiation de mes forfail.s, si grands que ma tête eût sali la guillotine dont le couperet était trop noble pour moi. Bientôt je sentis l'effet du poison ; je vis mon corps entier
se couvrir de vers; j'en étais rongé; nieschait*s tombaient eur pourriture. Quand je vous dis : je cherche mon dernier helminthe! je cherchais à prendre vivant un des vers qui me dévoraient. Mais tous s'écrasaient sous mes doigts. Me sentant mourir, je voulais arriver devant TÉterael avec un de ces vers, instruments de mon supplice, afin de pouvoir lui dire : Il est vrai que je n'ai été qu'un affreux scélérat, mais mon châtiment a été terrible; vois ce ver hideux et infect, c'est lui qui a achevé de me ronger. Que mon supplice excite ta compassion et ton indulgence ! Quand, le soir, on m'apporta une potion, je la bus avec empressement, parce que je crus que ce breuvage devait activer ma fln. La potion me fit dormir; je m'éveillai tout étonné de n'être point mort, et d'être débarrassé de mes vers. On veut sans doute, pensai-je, prolonger mon supplice. C'est alors que je songeai à mes enfants, que je les vis errants et misérables, repoussés de tous à cause du nom de leur père, et la pensée me vint de les raccomander à l'Empereur avant de mourir. Pour mieux le toucher, je voulus lui parler de l'Orphelinat du prince impérial; je le fis du mieux que je pus, espérant qu'on placerait peut-être mes enfants dans cet asile. Cela fait, j'attendis la mort avec plus de calme. On me mit des sangsues; mes idées perdirent de leur trouble; je commençais à voir ce qui se passait autour de moi; je reconnus, aux extravagances des hommes qui m'entouraient, que ce n'étaient point des forçats, mais des aliénés. Ce fut comme une lueur qui commença à m'éclairer sur ma situation >.
À la suite de cette conversation, on alla chercher la lettre que le malheureux avait écrite à l'Empereur. C'était une pièce de vers, et la voici :
Bfalhenr à Tenfant^de la me !
Il boit pliu de pleurs que de lait Le froid mord son épaule nue, Et toute grâce est disparue