‹ L'homme de génieChapitre 127 sur 257 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

triche, dis-je, ne punit point les malfaiteurs avec les rigueurs en rapport avec leurs crimes?» ^ — ^r Oui, c'est vrai, répondit-il, mais non comme ici, où on condamne les gens sans preuves*. — Dans mon intérieur je disais : « Oui, parce que tu as été assez fourbe pour les cacher (1) ». — Quand j'étais las de tous ces discours qui me dégoûtaient, j'y coupais court eo disant : «r Oui, oui, ça va bien, ça va bien»; et je faisais rindifl'érent, car je n'avais pas besoin de me faire des ennemis même en prison.

Pour raccourcir ma captivité je faisais dans la nuit les plus grandes extravagances, toujours dans Tespoir de finir au plutôt mes tourments. Je ne désirais voir que les médecins, parce que, au moins, je causais avec des hommes raisonnables»

De temps en temps le professeur L..., venait me voir: il me traitait avec beaucoup de confiance, ce qui me remplissait le cœur de contentement, mais, sa visite finie, je •revenais à mes tourments.

Je passai ainsi quelque temps. Quand le Directeur de la prison venait en visite, je voyais qu'il était bien intentionné à mon égard. A peine entré il m'interrogeait sur ma folie; et il faisait semblant d'y croire et s'en allait content pour moi.

La nuit mes sottises augmentèrent de sorte, que quelques gardiens en vinrent jusqu'à me menacer. Un malin le professeur L... vint, et me parlant à l'écart, il me dit de ne plus faire des extravagances, de ne point me casser la tête, qu'on me ferait sortir quand même.

Je n'avais aucun doute de cela, mais, trop excité par mes compagnons et par ceux qui venaient se promener avec nous dans la cour, pour les faire taire, je m'arrangeai de manière à les incommoder aussi, et après minuit, pendant le sommeil, je criais si fort, qu'ils s'éveillaient tous et ne pouvaient plus s'endormir.

(1) Singulier contraste! Combien lo fou parait meilleur que le criminel.

Dans ce temps-là je passais des journées bien tristes, car je songeais à Thorreur que, dans le passé, j'avais pour la prison et comment j'avais toujours évité toutes les conséquences pour écarter un semblable malheur. Ces pensées me mettaient hors de moi et j'avais la tête si oppressée que j'en serais devenu fou (1), si le souvenir de mes protecteurs ne m'avait soutenu. Presque toutes les nuits je faisais des rêves et je me plaisais à les examiner et à y chercher les présages de ma liberté.

En attendant, on faisait semblant d'achever la recherche de ma maladie : plusieurs professeurs vinrent me voir, ils essayèrent même ma force, certainement dans le but de confirmer ma maladie simulée.

Et la justice composée d'italiens de m...e, comme disaient mes camarades de chambrée, le jour de la Pentecôte, commanda une voiture, et deux messieurs, ressemblant à des employés, vinrent me chercher à la prison. On m'appela et on me fit monter en voiture. En peu de temps nous arrivâmes à l'Hôpital des fous, et ceux qui m'avaient accompagné, m'ayant salué, me laissèrent là.

On me mit avec les autres, et, ici, je me trouve bien mieux qu'en prison.

Hospice des Aliénés de Pavie, 2S novembre 1866.

Cette autobiographie du Farina, que j'ai donnée dans son intégrité, sauf quelques rêves et les fautes d'orthographe, me semble un des plus précieux fragments de l'analomie pathologique de la pensée.

Elle prouve, avec beaucoup d'évidence, qu'il y a des hallucinations avec conservation de toutes les autres facultés

(1) Cottf curieuse observation de Farina confirme comment un vrai fou peut se croire et s'affirmer fou; ce qui suffit pour détruire Topinion contraire, très rép indue p irmi le vulgiiire et même parmi les psychiatres, qui trouvent d.ins ce fiit un indice de simulation.

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S, fllTptlIsion inésislible au crime, joinle à la conscience lie la gravilê de l'acte, faîl déjà signalé par Ilerzen dans son beau travail sur le Libre Arbitre.

Il Mt singulier qu'un homme, sans culture lilléraire, ait pu s'esprimer avec tant de clarté et parfois même avec éloquence; et montrer une fidélité de mémoire si exacte, jusqu'à se rappeler ses discours, ses songes, la grosseur même d'un morceau de savon, à une dislance de plusieurs années.

A propos de ses rêves, que j'ai dû abréger et en partie omettre, car sur ce sujet il aurait rempli des rames de papier, il est remarquable de voir sa grande vivacité de réminiscence, vivacité qu'on ne rencontre point dans l'homme sain et qui prouve l'importance pathologique qu'ils prirent chez ce malheureux.

Une pitrticularité à noter, c'est le bon sens avec lequel, de premier abord, il attaque le préjiigiï du pronostic des songes, commun à ses camarades de prison ; et comment enfin il arrive presque à y croire, entraîné par la force de l'imita lion.

Et de combien, ce malheureux, ne s'élève-t-il pas an dessus de ses compagnons, qui bien que plus sains, étaient certainement plus corrompus, quand à leurs regrets de l'étranger (comme si le gouvernement de leur pays était plus injuste dans ses. jugements), il objecte: « Est-ce que l'Autriche ne condamne point les fripons?'.

Ce qui est curieux c'est la conscience qu'il a de quelques-unes, seulement, do ses hallucinations, dont le développement, ainsi qu'il le remarque lui-même, est en rapport avec la faiblesse, la lassitude, la position de la tête, etc., — avertissements utiles aux médecins qui affectionnent la saignée et aux spiritualistes. — Il appelle instinct son impulsion homicide, comme s'il eût consulté un psychologue de la vieille école allem.inde. Il a si bien conscience de

la gravité de Tacte, que pour peu, il se fût arrêté à la pensée de la justice. Enfin la honte de la chaîne, le contact des autres détenus, l'affectent grandement.

On remarquera que les mots dont il se sert dans son mémoire ont une signification particulière pour lui, ce qui est un des caractères des monomanes.

La forme de folie qu'il simulait, la manie instinctive avec hallucination, lui était la plus facile à imiter, car il en trouvait le modèle en lui-même. — Sans l'étrange conviction que les médecins voulaient le protéger à tout prix, il aurait continué à feindre, même avec nous. Privés de ce secours inattendu nous courions le danger de le juger maniaque quand il ne Tétait point, ou simulateur lorsqu'il ne simulait plus.

Voilà une preuve nouvelle et éloquente du peu de valeur qu'ont les expertises fondées exclusivement sur les facultés psychiques et de l'utilité de la nouvelle école psychiatrique expérimentale (1).

Après la lecture de ce mémoire, qui peut encore douter qu'il n'y ait des cas où la folie prêle aux intelligences vulgaires un levain qui les soulève au-dessus du commun ?

Synthèse. — Le caractère plus manifeste et le plus général de ces poètes, éclos de la folie, est, précisément, le grand effort de l'intelligence qui contraste avec les conditions de leur vie antérieure.

Chez beaucoup, il est vrai, l'effort se réduit à un pétillement coq^inuel d'épigrammes, de paronomasies, d'assonances, de ce qu'on appelle, enfin, traits d'esprits, calembours, mais que, vraiment, il n'est pas étonnant de trouver si abondamment dans les maisons d'aliénés, car, le plus souvent, ils sont la négation du bon sens et de la logique.

(1) En voir Texposé dans mes: Klinische Beitrâg zur Psychiatrie, p. 12, 18, 80. 0. Wigand, Leipeig, 1869.

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