CHAPITRE IV
par leurs extravagances. Si les passions doublent les forces et les courants de Tintelligence, certaines formes de folie qui se ramènent à une exaltation morbide des passions, les centuplent. La foi en leurs hallucinations, la pleine et robuste éloquence avec laquelle ils les expriment et qui est précisément Teffet de leur conviction, le contraste entre leur passé, ignoble ou inconnu, et la grandeur ou la toutepuissance du présent donnent à cette folie, aux yeux de la foule, une prédominance naturelle sur la tranquille santé d'esprit.
Lazzareiti, Briand, Loyola, Molinos, Jeanne d'Arc, les Anabaptistes, etc., en sont autant de preuves. II est de fait que dans les épidémies de prophétie, dans les Cévennes et récemment à Stockholm, on a vu des personnes ignorantes, des domestiques, et môme des enfants, excités par l'enthousiasme, entonner des harangues souvent pleines de brio et d'éloquence.
Une domestique disait : « Pouvez-vous mettre un morceau de bois dans le feu sans penser à l'enfer: plus il y a de bois et plus il y a de flammes?» Une autre, cuisinière-prophètesse, s'écriait : < Dieu déchaîne des malédictions sur ce vin de colère (eau de vie), les pécheurs ivrognes seront punis d'une manière conforme à leur péché : dans l'enfer, couleront, pour les brûler, des torrents de ce vin de colère t^. Un enfant de 4 ans disait: «Puisse Dieu appeler dans le ciel les pécheurs à pénitence; allez au Golgotha, là, sont les habits de fête (1) ».
6° Souvent la marfie chez les peuples barbares prend la forme épidémique comme les nègres sauvages de Juidah, îhez les Abipons, chez les Abyssins, dans ces épidémies jui ont tant d'analogie avec la tarentule, appelées tigretier. — Ainsi dans l'ancienne Grèce, on parle d'une folie épilémique des Abdéritains frappés par la déclamation d'une
(]) Ideler. Versuch einer Théorie der Wahnsinne, p. 236. 1842.
tragédie; elles étaient également frappés de folie erolicoreligieuse, ces Tiades, ces adoratrices de Bacchus qui naquirent à Athènes et à Rome, avides de luxure et de sang et prises d'une fureur sacrée; — mais surtout ce phénomène s'est produit au moyen-âge où les épidémies mentales se succédèrent continuellement Tune à Tautre.
Les plus étranges formes de folie se communiquaient, au moyen-âge, comme une véritable contagion, par des villages entiers à des nations entières, par les enfants aui vieillards, par les croyants aux sceptiques les plus résolus. La démonomanie plus ou moins mélangée de nymphomanie, de convulsions, etc., produisait tantôt les sorcières, tantôt les possédés, suivant qu'elle était exaltée et divulguée, ou soufferte avec horreur par ses victimes. Elle se manifestait par les hallucinations les plus obscènes, principalement par des rapports avec les esprits infernaux ou avec les bêles qui les représentaient, par une horrible antipathie à l'égard des choses sacrées ou réputées telles (pour les ossements considérés comme dos reliques), par un développement extraordinaire de forces musculaires ou intellectuelles. Ces malades baragouinaient des langues dont ils avaient à peine acquis une lointaine connaissance, ou bien ils renouaient les réminiscences les plus lointaines et les plus compliquées; parfois la démonomanie s'associait à des extases erotiques, à des anesthésies partielles; il se produisait souvent une tendance à mordre, à tuer ou à se tuer, non rarement un frisson, el toujours une foi profonde dans la vérité de ces sombres hallucinations.
Quand l'enthousiasme prophétique se déclara épidémique dans les Cévennes, les femmes et même les enfants se montrèrent accessibles à cette contagion et ils apercevaient dans le soleil, dans les nuages, des ordres célestes. — Des milliers de femmes s'obstinaient à chanter des psaumes, à prophétiser, bien qu'on les pendît en masse. Des villes enlières, nous dit Villani, semblaient possédées du diable.
cHApriHE IV 365
En 1374, en Aqui^^grana, se propagea uns épilcpliqucs et ctioréiques aux foules et jusqu'aux femmes enceintes el aux vieillards décrépits, iidc manie de danseï' sur les places publiques, en criant: "Hère S. Johav, so, .10 vrisck und vordi. Il s'y joj[;nait des hallucinalions sacrées où le ciel ouvert se montiait, el à l'intérieur la resplendissante cohorte des bienheureux; ils avaient de l'antipalhie pour la couleur rouge, poui' les pointes. La manie s'étendit jusqu'à Cologne, où 500 individus en furent alteinis, à Metz, h Strasbourg, etc., el elle ne cessa point nussilât; pendant une succession d'années, elle prit une forme périodique el. le jour de la fiile de Si. Guy (choisi pour pairon probablement à cause de l'ûlymologie celtique du nom), s'éveillaient et s'assoupissaient près des reliques du saint des milliers de chorées. En 1633 ces pèlerinages duraient encore, et plusieurs s'élaienl répétés 32 rois(l).
Rien n'est plus curieux que celle manie de pèlerinage développée chez les enfants, au moyon-Age. Quand toutes les âmes étaient affligées par la perle de la Terie Sainte. CQ 1212, un petit berger de Cloes (Vendôme) se crut envoyé de Dieu, qui lui était apparu sous les traits d'un inconnu; il avait accepté de lui un pain et lui avait conlié une lettre pour le roi; tons les fils des bergers voisins coururent à lui : 30.00(1 hommes se firent ses admirateurs et ses partisans, — Bientôt surgirent d'autres prophètes de 8 ans, qui prêchaient, opéraienl des miracles, el conduisaient de.s armées d'enfants en délire au nouveau saint de Cloës : ils se dirigent vers Marseille où la mer devait retirer ses Ilots pour les Taisser arriver à pied aec jusqu'à Jérusalem : les défenses du roi, des parents, les privations de la vie furent dédaignées. Quand ils furent parvenus à la mer, deux sinistres marchands en cliargércnl amplemenl sept grands vaisseaux pour en faire Irafic, en Orient.
(1] Hkïm. Toni.uanU. p. 120. Uorl,, 1831.
Le premier moteur de cette tendance de la manie à prendre une forme épidémique, ce fut la vénération pour les individus, qui en étaient atteints, qui furent ainsi pris pour modèles; mais la cause principale fut Tisolemenl, l'ignorance, qui accompagne la barbarie. C'est surtout la marche de la civilisation, le contact croissant d'une plus grande quantité de personnes qui laisse le sentiment de rindividualité s'épanouir, en l'aiguisant par l'intérêt, la défiance, l'ambition, la rivalité, le ridicule, mais plus que tout encore par la variété continuelle de sensations, d'où résulte la variété d'idées, permettant ainsi très rarement que des masses entières soient également prédisposées et impressionnées par le même mobile. Et, en eflet, même dans les temps très récents, les épidémies d'aliénation, se sont manifestées, il est vrai, mais parmi les classes les plus ignorantes des populations, dans les pays éloignés des grands centres de communication, toujours dans les pays de montagne (non pas seulement à cause de l'isolement plus grand mais encore à la faveur de l'influence météoriquc)(1), comme à Cornwallis, à Galles, en Norvège, dans la Bretagne, (aboyeuses de Josselin), dans les colonies les plus reculées de l'Amérique, en France, dans la vallée écartée de Morzines, en Italie dans la gorge alpestre de Verzegnis, si bien illustrée par Franzolini. Ainsi, au mont Amiata, où nous trouverons plus tard Lazzarelti, les chroniques nous parlent d'un certain Audiberl qui vivait dans une saleté extraordinaire et qui était vénéré comme Saint. Assez près de là, Barthélémy Brandano, paysan des moines d'OIiveto, qui vivait vers la fin de Tannée 1500, frappé peut-être par l'agonie dans laquelle tombait sa patrie, occupée par l'armée espagnole, fut atteint de monomanie religieuse; il s'imagina être St. Jean Baptiste; il en prit le costume, et le corps couvert d'un cilice tombant jusqu'aux genoux, les pieds nus,
(1) LoMBRoso. Pensée et Météore, p. 129. 1878.