CHAPITRE IV
jn crucifix à la main et une lêle de mort sous le bras, s'en alla à travers la campagne de Sienne, faisant des prélications, des prophéties, des miracles et trouvant des prosélytes.
11 alla à Rome; et, sur la place de St. Pierre, il prêcha contre le pape et les cardinaux. Mais Clément VII, au lieu de le faire pendre, l'envoya, par mesure de police, à la prison de Tordinona, où l'on avait alors l'habitude de recueillir les aliénés quand ils n'avaient pas le malheur d'être brûlés sur la place, comme démoniaques. — Sorti de prison, il revint à Sienne, et, à diverses reprises, il insulta Don Diegue de Mendozza, capitaine de Tarmée espagnole; mais Don Diegue, incapable de distinguer s'il avait affaire à un saint, à un prophète ou à un fou, le fit saisir et conduire au bagne de Talamone, afin nue l'Intendant tranchât la question. L'Intendant de Sienne ne voulut point en connaître et dit: Si c'est un saint, les saints ne vont point aux galères, si c'est un prophète, les prophètes ne sont point punis, et si c'est un fou, les fous échappent à la loi; — et ainsi, peu après, Brandano fut délivré, et après avoir prêché devant la foule des condamnés, il s'en alla avec Dieu et recommença à faire ses étrangetés, ses prophéties et ses exorcismes.
Aujourd'hui encore, dans le pays écarté de Busca, dans le Piémont, sont nés deux saints, dont l'un avait été galérien pendant 20 ans(i), et dont l'autre était parvenu à réunir déjà, sous ses ordres, une congrégation composée de plus de 300 adhérents; un peu plus loin de là, dans le petit pays alpestre de Montenero, il y eut, l'année dernière, le délire épidémique de l'apparition de J. C; malgré les neiges plus de 3000 montagnards s'y réunirent; de notre temps, dans les Abruzzes, à Vezzola, a été arrêté un Messie vagabond.
(1) V. Archivio di Psichiairia e Scienze penali, ii. 1880.
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La métamorphose régressive des facultés intellectuelles a moins de degrés à parcourir cfaez le barbare que chez le civilisé; le premier sait plus difficilement distinguer les illusions de la réalité, les hallucinations des désirs, le possible du surnaturel, et dompter les passions effrénées.
L'épidémie de prédication dans la Norvège (1842) était appelée Magdkrankeit — maladie des bonnes — parce qu'elle s'attachait aux bonnes, aux hystériques et aux enfants du peuple (1). L'épidémie de Redrouth se répandit toujours parmi les personnes de Tintelligence la plus bornée {whose intellect is of the very lower classe) (3), tandis que, dans ces dernières années, s'est manifesté et répandu le préjugé du magnétisme, et celui encore plus stupide des tables parlantesy mais ce dernier n'a jamais dépassé les limites d'une erreur répandue, et l'aliénation de ce côté n'a fait que des victimes isolées, sporadiques.
11 n'y a pas longtemps que les nègres d'Haïti prenaient pour des images de saints certains arbres sur lesquels étaient étendus des draps, les Nubiens voient leurs divinités dans les accidents et les anfracluosités des rochers. La plus petite cause produit la terreur chez le barbare; de la terreur à la superstition, il n'y a qu'un pas. La superstition surtout, disparait sous la logique et le sourire moqueur de la civilisation, et c'est elle qui a toujours contribué au plus grand développement de la folie. « Dans l'épidémie de Stockholm, observe Ideler (3), c'est un fait historique que dans les lieux où est apparue la maladie, les esprits étaient depuis longtemps exaltés par les sermons et par les exercices de dé- .votion ; le nombre des aliénés s'y était accru notablement ».
Et voilà comment s'expliquent et l'influence des prophètes anciens et modernes et leur puissance inattendue qui a laissé tant de traces dans l'histoire des peuples.
(1) Idïler. Ouvrage cité, p. 225. 1848.
(2) Nasse. Zeitschrift, i, p. 255. 1814.
(3) Versuch, i, p. 274.
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tieaiicoup d'inforlunés, atleJnls de manie ambitieuse et de ihéomanie, sonl piis pour des prophètes, et leurs haliDcinalions passent ponr des révt'lations; ainsi naquit une grande quantité de sectes qui s'accrurent et envenimèreni les tristes luttes de religion et de liberté au moyen-âge, et même, dans l'Âge moderne.
Picard, par exempte, s'imagine être lils de Dieu, et envoyé sur la terre, nouvel Adam, pour rclabtîi' les lois naturelles qui consistaient à vivre nus et dans la comniunautë des l'emmes; il est cru, imité, et il donne ainsi naissance aux Adamites q\ii, esterminés par les llussiles en 1347, renaquirent sons le nom de Turlupins, lesquels allaient nus â travers les bois et coïtaient publiquement; contraints par le froid à se couvrir, ils laissaient nues les parties génitales.
Ainsi les Anabaptistes à Munster, à AppenzetI, et en Pologne, croient voir tes an^e.s ou les dragons lumineux luttant enir'eux dans le ciel; ils s'imaginent recevoir l'ordre de tuer leurs frères, leurs enfants les plus cliers (manie homicide), ou de s'abstenir de nourriture pendant des mois entiers, ou de paralyser les armées par le souffle ou par le regard ; plus lard, naquirent d'origines analogues, comme l'a démontré Calmeil, les sectes des Calvinistes, des Jansénistes, qui Orent ri'-pandre tant de sang; ainsi se produisirent les sorciers et les possédés.
Si vous parcourez dans De Le Pierre, dans Ptiilomneste, Adelung, la liste des fous lîttéraiies, des illuminés, vous êtes contraint de rire et do pleurer, en même temps, sur l'imbécillité humaine, en voyant combien de ces malades ont trouvé de nombreux partisans. Uappeloiis. par exemple, Kleinow, qui au milieu du xvili" siècle, prétendait représenter le Roi de Sion, et dont les partisans croyaient tous être les enfants; et Joaciiim deCulabre qui assurait que l'ère chrétienne devait se clore en 1200, qu'il viendrait un nouveau Messie avec
un nouvel Evangile; Swedemborg croyait avoir parlé, pendant des journées, avec les esprits des différentes planètes, et avoir vu les habitants de Jupiter marcher la moitié avec les mains, la moitié avec les pieds, ceux de Mars parler avec les yeux, ceux de la Lune avec le ventre; et pourtant il eut des partisans, jusqu'à ces dernières années (1).
Vane,,en 1655, après avoir publié un livre incompréhensible sur le Mystère et la puissance de la Divinité brillante dans le mofide vivant, etc., trouva des sectateurs, appelés les seckers, les chercheurs, — qui cherchaient et attendaient des manifestations surnaturelles et professaient le millenirisme! — 11 fut décapité!
Irving, en 1792, prétendait avoir reçu, par inspiration divine, le don des langues inconnues, et fondait la secle des Irvingiens.
J. Humphrey, ou mieux Noyés, des Etats-Unis, croit avoir le don de la prophétie; il fonde la secte des perfectionnistes, maintenant établis à Oneyda, qui considèrent le mariage et la propriété comme des vols, ne reconnaissent point les lois humaines, réputent inspiré par Dieu l'acte le plus ordinaire.
Nos grands-pères se souviennent, encore, de la puissance de cette véritable prophèlesse monarchique qui fut Julie de Krùdener. Elle était hystérique, erotique, au point de se jeter à genoux, en public, devant un ténor; poussée par les déceptions amoureuses vers l'ancienne foi, elle se crut choisie pour racheter l'humanité, et puisa dans sa conviction la force d'une ardente éloquence; elle se rend àBasilée, et, prêchant la venue prochaine d'un nouveau Messie, elle révolutionne la ville : vingt mille pèlerins répondent à l'appel évangéliquc: le Sénat, effrayé, Texile; elle court à Baden où quatre mille personnes l'attendent sur la place
(1) V. Swedemborg par M. De Bbaumunt-Vassy. 1842. Mattbr. Em. de S\rcdemhorg, sa vie. 1863.
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piibliijiic pour lui baiser les mains et les vêlements-, une renime lui offre 10.000 florins pour fonder une Oglise: elle les distribue aux pauvres dont le règne est proche.
Exilée de Daden, elle retourne en Suisse, suivie par les roules. La police la poursuit: elle passe des villes dans les villages, acclamée, bénie; elle entend les anges lui dicter ses ouvrages; Napoléon qui l'avait méprisé deTÎent pour elle l'ange noir; Alexandre est l'ange blanc: et elle parvient à être son inspiratrice, si bien que l'idée de la Sainte Alliance semble due à elle seule (1).
Loyola, blessé, tourne sa pensée vers les choses religieuses, et épouvanté par la révolte de Wuttembeig, il médite le grand projet de la fatale Compagnie, et voici que la Vierge Marie l'aide, en personne, dans ses projets; il entend des voix célestes qui l'y encouragent.
< Peut-être le fondateur des Quakers, écrit Macaulay, avait-il une léle trop dérangée pour qu'on lui permit d'agir en liberté, et non assez malade cependant pour qu'on pût l'enfermer dans un asile d'aliénés (2) ■. Comme la division des langues remonte à Babel, il prétendait que les prêtres ne doivent connaître aucune langue; que, parler de mars el de mardi (II) c'est adorer Mars, et de lundi la Lune; qu'il ne fallait point dire bonsoii' ni bonjour, car c'était supposer qu'il peut y avoir des jours et des soirs mauvais; qu'un chrétien ne devait point saluer en tirant son chapeau; car Shadiab et Abedrugo furent jetés dans la fournaise avec le chapeau; il prenait au figuré les paroles les plus simples de l'Ecriture et réciproquement; c'est ainsi qu'il interprétait le précepte biblique qu'il faut souffrir' en paix les injures comme lui prescrivant de ne point combattre les pirates; quand il s'agitait, il était saisi d'un tremblement universel; il pénétrait par force dans les églises et
L(I) HitOK. Madame du Krùdetiri: Turin, ISS4, MJSti lUgtw de Guillaimif 111. vol, ii.
insultail tous les prédicateurs; il courait avec des caleçons de cuir criaut à travers les rues de Londres : Malheur à la ville sanguinaire. Il s'eoferme dans le creux des arbres, entend, en révélation, que tous les chrétiens, orthodoxes ou non, sont fils de Dieu. Personne n'ajoute foi à ses paroles; mais il entend une voix qui lui crie : c Jésus^hrist te comprend >; il demeure pendant 14 jours en une soile de léthargie, et pendant que son corps semble mort, son esprit continue à agir, phénomène qui se renouvelle chez ses partisans, tous honnêtes, mais visionnaires, prophètes; et pourtant il eut avec lui des hommes éroinents, Penn, par exemple, qui fanatisaient pour lui, ce qui se comprend bien, dit-il: < Puisque, quand il s'agit de Dieu, grands et petits se donnent la main; en théologie l'intervalle est moindre entre Aristote et un enfant qu'entre Archimède et un sauvage: et l'on voit des hommes qui, après avoir douté de Dieu, finissent par adorer un pain à cacheter (1)>.
François d'Assise né d'une femme religieuse (2) après avoir, à peine, reçu la première éducation des prêtres de St. Georges, fut destiné aux affaires. Riche, pouvant dépenser autant qu'il voulait, il devint bientôt Tâme, le chef des joyeuses bandes de jeunes gens. Ils couraient par la ville jour et nuit, chantant et se divertissant. François paraissait être non point un fils de marchand, mais quelque grand prince. Flos iuvenum, fleur des jeunes gens, ainsi l'appelaient les habitants d'Assise; ses camarades s'inclinaient devant lui comme devant leur seigneur. Parfois, après un gai banquet, alors qu'ils sortaient tous pour se promener en chantant, on le vit marcher quasi dotninus, un bâton à la main en guise de sceptre, de quelques pas en arrière
(1) Règne de Guillaume JJI, voï. ii.
(2) BoNOHi. Vie de St. François d'Assise. Villo de Castello, l^sn.
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de la iiandc : quand il cliaiilaiL, duI ne l'i^galail : les biographes ioiienl sa voix douce, claire el sonore: il connut même le niélier des armes. Fait prisonnier dans une escarmoiiclie entre les hnliilanls de Péroiise el ceux d'Assise, il encourageait par l'exemple el par la parole ses compagnons de captivili^; il les exhortait à rester contents. — Son fine naturellement aimable apparaissait dans ses beaux traits, àans ses manières nobles, dans sa libéralité.
Vers la vingl-qnairttme année, une grave maladie le tint longtemps cloué sur son lit. Au commencement de sa convalescence, il sorlil de sa demeure, appuyé sur un bâton et s'arrêta pour contempler les riantes campagnes des environs d'Assise : mais « la beauté des champs, la douceur el lont le charme que Irouve le regard dans cette vallée ne purent le ravir » comme autrefois. A partir de ce jour, il fut triste el pensif. Souvent, il se séparait de ses compagnons, et, retiré dans une caverne, y passait de longues heures dans la méditation.
Pour calmer ses angoisses, il a recours Ji la prière, et prie ardemment, si bien qu'un jour il croit voir devant lui le Chrisl cloué sur la croix, et sent « ta passion du Christ s'imprimer jusque dans ses entrailles, dans la moelle de ses os, tellement qu'il ne pouvait point y arrêter sa pensée sans être inondé de douleur». On le vit alors errer à travers les campagnes, le visage baigné de larmes; el, si quelqu'un lui demandait s'il souffrait, il répondait: « Je pleure la passion de rnon Seigneur Jésus ». Les amis lui disaient: « Pense k te choisir une épouse ». Et lui : i Oui, je pense à une femme, h la plus noble, h la plus riche, à ta plus belle qu'on ait jamais vue >. O"olle était, la dame de ses pensées, on le comprit seulement, lorsque, déposant les haliîls de sa condition, il se jeta sur les épaules un manteau de mendiant, au grand courroux de son père qui essaya en vain de le dompter en le séquestrant, au grand scandale de tous. On lit dans les FioreCli, < qu'aux yeux de beaucoup de per-
sonnesy il passait pour sot et pour inseosé, qu'il était méprisé et chassé à coups de pierres, couvert d'ignominie par ses parents et parles étrangers; mais lui, en présence de toutes les injures et de tous les outrages, il s'éloignait patiemment, comme s'il eut été sourd et muet... ».
Toutefois, François d'Assise fut original et grand, non pour ce qu'il eut en commun avec les ascètes vulgaires — abstinences, mortifications, prières, ravissements, visions — « mais pour quelque chose qui était, sans qu'il s'en doulâl lui-même, la négation de l'ascétisme, l'affirmation et le triomphe des sentiments les plus aimables, les plus suaves de V humanité. L'ascète haïssait, condamnait, fuyait la nature, la vie, toutes les affections humaines, pour s'absorber dans la contemplation solitaire : François, par l'exemple et par les préceptes, prêche l'amour de la nature, la concorde, la réciprocité des affections entre les hommes, le travail. L'ascète appelait œuvre de Satan tout ce qu'il y a de beau dans l'univers ; François accomplit une véritable révolution en l'appelant œuvre de Dieu, dont il loue et remercie Dieu (1). Ce fut une sorte de panthéisme amoureux, passionné, qui lui inspira le Cantique du Soleil, où toutes les créatures animées et inanimées sont unies dans un baiser fraternel, où le soleil beau et rayonnant, la lune et les étoiles claires et précieuses, le vent, les nuages, le ciel serein, l'eau € utile, humble, précieuse et chaste m, le feu lumineux, agréable € très robuste et fort», la terre maternelle qui nous soutient et nous nourrit, et avec elle Thomme, habitué jusque là à mépriser, à haïr tout ce qui pouvait le distraire de l'égoïste pensée de sa destinée d'outre-torobe, sont tous appelés à chanter la gloire du Seigneur bon, k le bénir d'avoir fait l'Univers si riche, si varié, si beau, si digne d'amour (2).
(1) C'egt bien là noe nou?elle preure en faveur de VoHginalit*f comme earactère de la folie.
(2; BONGRI.