‹ L'homme de génieChapitre 159 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

que je priais: Insensé, ne vois-lu pas que Diiiu veiil que tu suives la même voie?».

En 1492, pendant qu'il prêche l'Avenl, il voil dans une hallucination une épée sur luquelle i.Maienl ècrils ces mois: Gladius Domini super terrant. Tout à conp l'épée se fouine vers la terre, le ciel s'assotnhrit et soudain pleuvent épiîes, foudres, feux, la terre est en proie à la Taim et h la peste el, dés lors, il prédit la peste qui survînt depuis.

Dans une autre vision, Savonarole, s'élant Tait ambassadeur de J. C, entieprend un long voyage au paradis, il s'y entrelient avec beaucoup de Saints et avec la Vierge, dont il décrit le trône en n'oubliant pas le nombre des pierres précieuses qui l'ornent (1).

Celait là une scène semblable h celle que nous décrira Laxzarctti. Il méditait continuellement sur ses rêves, et dans ses visions, il s'efTorçail de distinguer celles qui ve> naicni des anges de celles qui étaient l'œuvre des démons. Presque jamais il n'est atteint par le doute qu'il pourrait élre victime d'une erreur. Dans un de ses dialogues, il déclare que « feindre d'être prophète pour convaincre autrui équivaudrait h faire de Dieu même un imposteur. — Mais ne pourrais-tu point, continue-l-il à s'objecter, te tromper loimême? Non, répond-il, j'adore Dieu, je m'efforce de suivre ses traces, il ne se peut point que Dieu me trompe{2) ». Et cependant, avec cette contradiction propre aux aliénés, il avait écrit peu de temps auparavant : « Je ne suis point prophète, ni fils de prophète: ce sont vos péchés qui me font, par force, prophète ». Enfin, dans une page, il écrit : « Que ta lumière est indépendante de la grdce », alors que peu avant, dans une autre page, il avait déclaré que c'était là une même chose.

Villari remarque avec raison « que c'est là la singularité de son caractère: voir un homme qui avait donné à Flo-

(If Vuuii. Vie df SaroH/iivJc. p. Il cl Wi. (fl De teritate projihetica. U91.

rence lâ meilleure forme de république, qui dominait sur un peuple entier, qui remplissait le monde de son éloquence, et qui avait été le plus grand des philosophes, le voir s'enorgueillir parce qu'il entendait des voix dans Tair et parce qu'il voyait Tépée du Seigneur».

«Mais, ainsi qu'il conclut fort bien, la puérilité même de ses visions nous prouve qu'il était victime d*une hallucination, et, ce qui le prouve encore plus, ce sont Tinutilité et surtout le danger qui en résultaient. Quel besoin avaitil, pour tromper les foules, d'écrire des traités sur les visions, d'en parler à sa mère, d'en gloser sur les marges de ses bibles? Ces choses mêmes que ses admirateurs auraient surtout voulu tenir cachées, celles que la prudence la plus ordinaire n'aurait jamais livrées à la publicité, il continuait à les publier et à les republier. La vérité c'est que Savonarole, comme il l'avouait souvent, sentait un fer intérieur lui brûler les os et le faire parler; et, livré à cette puissance de l'extase et du délire, de même qu'il s'entrainait lui-même, ainsi il parvenait à enthousiasmer l'auditoire à un degré tel qu'il devient inexplicable pour nous lorsque nous considérons le texte même de ses sermons».

Cela nous aide à comprendre, comment Savonarole, à la manière de Lazzaretti, propageait sa divine folie non seulement à la façon d'une épidémie parmi les foules, mais en suscitant de véritables aliénés, qui, à moitié illettrés ou ignorants, s'improvisaient, à la faveur de la folie, prédicateurs et écrivains. Ainsi, Domenico Cecchi (1) écrit la Réforme sainte, dans laquelle il propose avec raison de délivrer le grand Conseil des petites besognes, de taxer les biens ecclésiastiques, d'instituer un impôt unique, de créer une milice, et, en même temps de fixer les dots des jeunes filles. Dans sa préface, il écrit: «Je me suis mis, suivant mon inspiration, à écrire cette œuvre, et il m'est impossible

(1) ViLLARi. Pag. 406.

CUAPITBE IV

(l'en écrire une autre; jour et nuit, il inc semble avoir fait des elTorls tels, que j'en pourrais dire des choses miracu- Uuses{i), mais il esl arrivé que j'en suis moi-mênie deincuré stupéfait >.

Un certain Giovanni (Jean) tailleur llorenlin, pris d'un enthousiasme morbide du môme genre, fait des tercets, dans lesquels il exalte la gloire future de Florence et produit des vers dignes de Lazzarelli et des proplièlies semblables à celle-ci : < Pourtant il faut que le Pisan tombe — Les fers aux pieds bien bas dans la senline, — Puisqu'il à été la cause de tant de malheurs (2) ».

Si l'on nous demandait : « Rencontrez-vous souvent dans Tos asiles des types analogues à ceux que vous décrivez? » nous répondrions : « 11 n'y a peut-être point une seule maison de santé, en Italie, dans laquelle ne se soit présenté un de ces étranges fous >.

Cola de Rienzi. — On était en 1330; Rome s'L'ngouffrait dans le cbaos. a Chaque jour, dit un liislorien, Zeflirino Re, était marqué par des combats; de gouvernants il n'y en avait point; partout où se trouvaient des vierges, elles étaient souillées; les petites filles étaient violées. Les femmes étaient enlevées dans le lit même de l'éponic; les travailleurs qui se rendaient à leurs travail étaient faits prisonniers à la porte de Rome. On égorgeait les pèlerins >, La paii, écrivait Pétrarque(3), esl bannie de ces lieux, je ne sais pour quel crime du peuple, ou pour quelle loi céleste ■».

t Le berger veille dans les bois, plus effrayé des voleurs que des loups : le laboureui' porte une cuiiasse. Nulle convention ne se fait sans armes. Ici ne régnent point la paix,

Cose di iniracolo.

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rhumanilé, mais la guerre, la haine et tout ce qui ressemble aux opérations de mauvais esprit >. Les monuments servaient de tranchées aux nobles contre le peuple, qui était impuissant en face de leur tyrannie, fortifiée par ce fait que les nobles étaient établis dans le territoire auquel prétendait d'une manière spéciale le Pontife. C'est pourquoi le peuple ne parvenait point à s'en délivrer môme par les révolutions de la place publique.

Les conditions générales favorisaient alors les mouvements populaires. Le roi Robert, protecteur des barons, était mort. Todi (1337), Gênes avec Adorno (1367) et Florence (1343) avaient inauguré un régime démocratique qui préludait au terrible mouvement des Cardeurs de 1378; en Europe courut alors un frémissement populaire, qui se fit sentir jusque dans la France monarchique et féodale. Un esprit supérieur, Etienne Marcel le dirigea pour quelque temps dans la capitale, mais il tomba bientôt parce qu'il n'était point assez mûr, ni assez proportionné, sinon aux causes qui l'avaient produit, du moins aux forces du pauvre peuple esclave des campagnes et des communes dcmi-cnchainées, nouvellement nées.

Dans ces conditions. Cola, jeune homme né dans le quartier de Tevere en 1313, d'un tavernier et d'une blanchisseuse ou porteuse d'eau, s'était fait, de demi-paysan qu'il était, archéologue et notaire, quand il vit son frère assassiné par ces misérables qui dirigeaient le gouvernement, ou plutôt l'anarchie romaine.

Alors, lui, qui déjà, en méditant sur les livres antiques et sur les m9numenls éloquents de Rome, avait pleuré sur ses misères, fut pris d'une irrésistible inspiration, ainsi qu'il l'avoua lui-même (1), qui l'entraîna à entreprendre dans le

(l V. Perrexs. E. Marcel, 18 i'). — Dd nocratie en Fi'ance datis Ir ynoif^ndge. Paris, 1875.

CUAPITRE IV

clomaini; des faits, ce rju'il avait d'aijord apfuis dans ses lectures.

Comme notaire, il se meta |noU'ger los pupilles et les veuves et prend le titre curieux de Consul, semblable A ces Consuls que se donnaient de son temps les menuisiers, les lainiers, etc.

En 1343, dans l'une des nombreuses révolutions habituelles à cette époque, la foule avait tentû d'abattre le Sénat, en créant le Gouveinement des Ticize, soumis i^ l'autorité papale.

Dans cette occasion Cola fut envoyt^ Ix Avignon comme orateur du peuple, et là, il dépeignit vivement les tristesses de Borne; sa puissante éloquence entraîna les froids prélats qui lui accordèrent la nomination de notaire de la Chambre Urbaine (13-M).

À peine revenu à Rome, il continua à exercoi' celte charge avec une grande exagération de zélé, en se faisant appeler Consul, non plus des veuves, mais Romain; continuant à devancer les autres en courtoisie, en rigidité dans l'accomplissement de la justice, et toujours se livrante de longs discours contre ceux qu'il appelait les chiens du Capilole.

Un jour, en pleine assemblée, dans un moment de fanatisme exagéré, il cria aux Barons : n Vous éles de mauvais citoyens, vous qui sucez le sang du peuple >. Ce que lui gagna un énorme soulllet qui lui fut appliqué par un caniérier de la maison Colonna. Il s'y prit alors avec un peu plus de calme et commença par retracer dans un tableau les anciennes gloires de Rome et les misères présentes; les homicides, les adultères, les malfaiteurs y étaient représentés comme des singes et des chats, les juges conompus, comme des renards, les sénateurs cl les nobles comme des loups et des ours.

Un autre Jour, il étala la planche célèbre de Vespasicn et invita le public, y compris les nobles, à une cxplicalioa dramatique; couvert d'une cape tudesque avec un capu-

TROISIÈME PAIITIE

chon bluiic el un chapeau (''gaiement blanc, ceint de nonii brcuses couronnes dont l'une était divisée au milieu pal une courte épée d'argent, symboles bizarres, que nul ni parvint à interpiTler el qui indiquent déjà la folie; {t effet c'est le caractéristique de la monomanie que de s'ï servir continuellement, comme je l'ai dit plus haut, jui qu'à ce qu'ils finissent par sacrifier à cette passion l'évi' dence même des choses qu'ils veulent représenter). Dan( ce costume, appliquant un peu à sa manière te décret dq Sénat qui accordait à Vespasien le droit de Taire des loil i son gré, d'augmenter ou de diminuer \es jardins de RoM el d'Italie, (il aurait dû dire: de l'arrondissemenl de RorM s'il avait été plus érudit) de Taire et de déTaire les rois, leur fit considérer dans quel Irisle étal ils se trouvnienl: < Songez que te jubilé approche, et que vous n'avez ni vrcs, ni provisions; finissez les discordes, etc. ».

Mais, en même temps, il tenait d'autres discours, poat le moins, bizarres, < ie sais, par exemple, que l'on vei trouver un crime dans mes discours, et cela par envie}: mais, grâce au ciel, trois choses consument mes ennemis; la tuxuie, t'envie el le Teu (1) ». Ces deux dernières parolo Turent très applaudies, mais, quanta i;ioi, je ne les C0RI«' prends pas, surtout la dernière, et je croîs qu'elles Trireo) applaudies précisément parceque le public ne les comprîl pas, ainsi qu'il arrive à beaucoup d'orateurs chez lesqueh le son retentissant et vide supplée à l'idée — et n'en pn* voque que mieux les applaudissements.

Le Tait est, que dans la haute société, il passait pour a de ces Tous qui étaient alors très reclieichéa pour amuM les sociétés (2). El les nobles, les Colonna surtout, se l'ai

(I) AiMBi l'inonîmo pt Z. Ro Muraiori vontlnJeHt lira ju^^co, le J«D:mal mëino aÎDAi on uo peut point l'expliquer; unr c'étaient bion d'autrmTlel que le Jeu et l'cn'îe qui couiamaient le patricint de cette époque.

(EJ Mme après le premier plébiscite ËtleOne Colunn.i ea a'oppoHuit àll dit 1 ■ Si ce foQ inc Mt enrnger, Je le lais préeipitcr du haut du Capiidsi

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