CHAPITRE IV Stn
noQveau contre lui; puis il leur envoya un messager pour qu'ils compai-ussent en sa présence; le messager fut blessé, il les cita tle nouveau et en fit ensuite peindre deux la tète en bas; ceux-ci, k leur tour, lui prirent Nepi; il n'en tira point d'autre vengeance que de faire noyer deux chiens qui devaient les représenter, et après retourné à Rome, il endossait ia tlalmatiqtie (i) des empereurs, et se faisait couronner pour la troisième fois. Mais, ce qui est pis encore, il chassait, en attendant, le légal du pape, Bertrand (1), rejetant ainsi la dernière ancre de sûreté, au jour même où il en avait le plus besoin.
Outre la bizarrerie de sa consécration, comme chevalier du Saint Esprit, précédée de son bain dans le bassin de Constantin (qui pouvait s'expliquer encore par les idées de l'époque, mais qui lui cnusa un lort grave, comme une profanation dans l'opinion de la plupart et surtout des religieux), il commit l'insigne folie politique de déclarer qu'après cette cérémonie, le peuple Romain était rentré dans la pleine possession de sa juridiction sur l'univers: que Rome était la tête du monde, que la monarchie de l'empire et l'élection de l'empereur appartenait à la ville, au peuple romain et h l'Italie, ce qui était vouloii' combattre et le Pape et l'Empereur. Plus tard, au 15 août, avec sa tendance habituelle de nionomane vers les symboles, il voulut se couronner de six diadèmes de plantes diverses; de lierre, parce qu'il aimait la religion, de myrte, parce qu'il honorait la science, de céleri, parce qu'il résiste aux poisons, (comme l'empereur à la malice); enlin, il y ajonln. Dieu sait pourquoi, la mitre des rois Troycns ! ! et une couronne d'argent ! ! !
cToul prouve, dit Grégorovius, qu'il avait l'intention de se faire couronner empereur». (Ouvr. cité).
|tl) «OIHT.
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Et, comme les Empereurs Romains, après le couronnement, promulguaient des édits, ainsi Rienzi, aussitôt après, par des décrets poétiques, confirma aux habitants de toute l'Italie le droit de citoyens romains.
Albert Argenlaro(l) ajoute qu'il aurait menacé le pap» Clément s'il ne retournait point à Rome et qu'il aurait éla un autre pape.
Et Villani, au livre x, nous dit qu'il voulait réfornw toute l'Italie, et la ramener, suivant l'usage antique, k l'o^ béissance envers Rome. Pour bien comprendre combîea cette conception était folle, il l'aul songer que sa milice sar crée, celle qu'il jugeait être la plus fidèle, ne dépassait poinl 1.600 hommes, et que son armée entière, quand elle atteignit son maximum, ne dépassait poinl, en cavaliers, cl fan' tassins, 12.000 bommes.
Âpres que les nobles furent, non grâce à lui. vaincue, Rienzi, auparavant si généreux, défendait aux veuves dft pleurer les morts, et môme, au lieu de poursuivre lagucrr^ le jour suivant, il commit un acte inutilement Idcbc qui fui l'une des causes de sa ruine, excitant tous ses volontaires i monter à cheval : Suivez-moi, leur dît-il, je veux vous proeunTdoublemetit la paix. El il fit sonner la trompette, cl, ayant sa gauche son lils Laurent, il les conduisit au lieu mâmA où Colonna avait été tué,- là, il aspergea son fils d'eau teiatA dans le sang de sa victime, ajoutant : À partir de cette heun tu seras le chevalier de la victoire. Puis i! voulut que cbaqui capitaine lui frappAl avec l'épée dans les reins, et il termina celte cérémonie tristement burlesque par un discours: « Rappelez-vous que ce que j'ai fait, à celte heure ; nous alli^ à vous seuls, et nous appartient».
Actes et paroles qui même dans celte époque sauvage rurent tellement barbares et tellement insensées à sesCs* valiers sacrés, comme il les appelait, qu'ils ne voulureirt
CilACITitE IV
îorler les armes pour lui : dés ce nionienl commence d'une pari sa folie manifesle, de l'autre le mépris de lous les hommes honnêtes, mépris (jui lui fut fièrement exprimé par Pétrarque même, dans une lettre très connue du public (1).
Et maintenant l'on comprend pourquoi [tienzi élnit si amoureux des titres pompeux, dés ses premières armes: pourquoi, dès qu'il se mit au service des veuves, il se fit appeler leur consul et n'écrivit dès lors qu'avec une plume d'argent : comment, ce Consul des veuves, à peine revenu d'une ambassade à Avignon, devint Consul Eomain, ce qui e6t bien autre chose; et comment il déclamait ceint d'un bonnet brodé de couronnes; comment, après avoir obtenu le triomphe de l'acclamalion populaire, il se faisait appeler d'abord Tribun, puis Tribun Clément et Sévère, ne se souciant point de la contradiction, pourvu qu'il rappelât Séveriu Boëce, dont il avait même adopté les armes; et comment peu après, jouant de nouveau avec ces homonymies si chères aux aliénés et aux imbéciles, il prenait prétexte de sa nomination en Août pour se faire appeler Tribun Auguste Ci).
Et nous comprenons aussi pourquoi, privé de toute puissance, fug^itif et prisonnier, il se tourna vers le prosaïque Empereui' Charles 11, lui confiant, en toute sûrelé ses rêves, comme autant d'événements réels.
A Rome, après sa première chute, et ce fut peut-être là l'une des causes de l'indulgence papale, le désordre avait de nouveau grandi ; en vain un tribun, resté à peu près inconnu, avait essayé de l'arrêter; Rienzi lui-môme ne fut pas plus heureux, quand il reparut, désormais sans prestige et sans cette audace juvénile qui, jointe à l'éréthisme maniaque, centuplait les forces du pauvre lettré, et il fut abattu par le peuple même. Car, en face de la force na-
(1) V. HBpra.
(2) OMduaoTitn. Volume C, p. 294.
S9à TROISIÈME PARTIE
tiiielle des choses, les hommes sonl impuissants, qu'H» soient ious de génie ou même génies complets. — Etienu Marcel lui-même échoua à Paris, alors que pourtant il difr posait de forces bien supérieures el de l'alliance avec h campagnes (Jacquerie).
Démence. — Mais Rienzi ne pouvait même point réalis( les prodiges du génie insensé; car il était alors tombé dai la véritable démence.
L'homme frugal et sobre qu'on avait cru apercevoir ( lui dans les premiers temps de son gouvernement, l'homn qui trouvait à peine !e temps nécessaire à ses repas étal passé aux extrêmes opposés, k l'orgie continuelle, à une ritable dipsomanie qu'il excusait par les cITets d'un pliîlln qui lui aurait été versé en prison (1), et que nous croyoU au contraire être l'elTet des progiés du mal ; car noi voyons que ce phénomène s'était manifesté dès les pr* miers mois de son premier Tribunal (2), et d'ailleurs li poisons lents rendent leurs viclimes labiliques et non poii adipeux,
«A toute heure il se régalait et buvait, n'observait i ordre ni temps, mêlait le grec au llavien : à loule beul il buvait du vin frais. Il buvait trop (3).
» En outre, îl était devenu iuGnimenl gras; il avait OIH' mine de moine, ronde, triomphale, comme un abbi^ Asti* tique, visage rouge el barbe longue. Il avait les yeux blancs et Irait par trait il devenait rouge comme sang, et soudais ses yeux s'enflammaient ».
(11 II dît qu'en prison, on l'avait e'.iaorcele ■ (Anonyinej. I
fS) ■ Mcnie Hpri-B qaeliinea moiR de son premier Tribunal, il se IWri i dM | repas ancculeiitii, il commença, l<^crit l'Anonyme, p. 92), li inultiplinr loi ta- \ tln«, Icu banciQBta et les dL'bnachcH de meli i-t île vins; vurs le* dnruirn 1 ionin lie décembre <1 prit beuucnnp de couleur et de grns; il ma.ngcait bnaconp trop •.
i3i Anonyme, p. 192.
Ainsi qu'il arrive chez l'homme qui penche vers la démence, le corps étail devenu énorme, les yeux souvent sanguins, le visage avait une empreinte brutale. La pensée beaucoup moins active et l'humeur piorondémenl. altérée, l'inconstance, l'inquiétude, la bizarrerie, qui lui avaient servi auprès du peuple pour exciter en lui une profonde admiration, avaient au contraire dégénéré, an point de lui nuire et beaucoup. Ses TamilicrK disaient qu'il changeait de sentiment, comme d'expression de visage, d'une minute à l'autre; qu'il ne persistait point durant un quart d'heure de suite dans la même idée. C'est ainsi qu'il commença te siège de Palestrina, puis l'abandonna; qu'il nomma un habile commandant, puis le destitua.
Dans les derniers temps, quand il dut imposer des taxes sur le vin, sur le sel aux pauvres, il modéra lui-même son luxe et redevint, en apparence, sobre; mais il ne se modiUa en rien pour les autres tristes tendances. À l'intermittente générosité, dont il avait fait preuve dans la première période, succéda un froid égoïstne, une perte de sens moral qui, même dans ces temps cruels, éveilla l'horreur; quand, par exemple, il fit décapiter frère Monreale pour ne point lui restituer ta somme qu'il lui avait empruntée; de même Pandoifo Pandolfuccio, son ami. respecté de Rome entière, comme le modèle de l'exislence honnête, fui, sans aucun motif au monde, par jalousie pour sa renommée, décapité par ses ordres; et c'est ainsi qu'il immolait et dépouillait de leurs biens les meilleures hommes du pays. El tantôt timide, tantôt féroce, il passait d'un excès à l'autre.
On le voyait tantôt rire, tantôt pleurer, presque dans le même moment et sans cause légitime; ses accès de joie étaient suivis de soupirs et de larmes.
Mais il avait, même auparavant, donné des preuves de sa démence. — Il laissa, après les avoir irrités, les barons se fortifier dans leurs châteaux, puis il ne sait point y aviser autrement que par un décret, leur enjoignant de compa-
raîlre devaiil lui : le messager porteur du déciel fui ble^séj pour loiite réponse, il les cite de nouveau, puis il donn^ l'ordre que Rjnaldo et Giordano soient peinls dans le Cs pitole ta léle en bas et les pieds en haut, en aUendanl îl incendiaient la ville qu'ils lui avalent prise à Neppi. Col se rend au camp et après quelques saccages et quelqot dégiUs, ce qui, h vrai dire était de la couleur de répoqiK il plonge dans l'eau deux chiens qui doivent repréfleat< Rinaido et Giovanni.
(^rrespondance. — Mais c'est surloul dans ses lettres i]u se révèlent tout son génie et plus encore sa folie.
Les lellres de Cola de Rîenzi étaient reclierchécs et ac cueillies avec une singulière curiosité, comme si elles lorB« baient, (lui écrit Pétrarque à différentes reprises) des Ji tipodes ou du monde de Ut lune, et l'on possède de lui quaini correspondances: à Manloue, à Turin (22 pages serrt'es)j à Paris, h Florence, (ce sont là des autographes) publia et republiés par Gaye, par De-Sade, par Hobbouse, par II» xemio, par Peizci, par Papcncorcll(l), et qui suRlraient dejt à nous donner le diagnostic de Rienzi.
Et en elTet, il n'est pas une seule lettre qui ne porte i'i preinle ou d'une vanité morbide, ou de ces petits jeutite mots et de ces répétitions qui charment particulièrement les aliénés.
Tout d'abord il faut considérer leur grande aboadaoM à une époque où l'on écrivait si peu.
Quand, après sa première fuite, l'on saccagea le Capilol6,i ce qui surprit le plus ceux qui pénélrôrenl dans son cabinet, ce fut le monceau des lettres qu'il avait ébaucliùe*
(1) QiTR. Carltgdùt ineàito d'nrtùti, fCorrttpututeine'- ineUtte a'/irti etc.). Florenoc, I83S. — Huxehio. Qui Getln Pontiflcum, Tunçrt/lumr Leodiî. 18SÏ, n, p. 27S-6H. — P.niiouMn. CrJe di IHenii. HarabouT«, IMT.
— HowofM. Jliiitoii-f nh'3tral ofCtiilile IlarUtl. 181fl. — !)■ ?xm. MAmAftl de IVirar^M. m.
et non encore expédiées; et c'ètaîl un (ait bien connu que les très nombreux secrtîlaires enrôlés par iui ne suffisaient point à la fatigue de ses dictées; de même, on sait qu'il envoyait courriers sur courriers non seulement aux républiques amies mais encore aux potentats indtlFérents ou dédaigneux; tel était le Roi de France qui lui répondit, par moquerie, au moyen d'un archer, c'est-à-dire de quelque chose d'analogue à une garde de Paix; tels aussi les seigneurs do Ferrare, de Padoue, do Mantoue, qui lui renvoyaient ses lettres. Joignez k cela le style, la dimension exagérée, hérissée de postcriptnms plus longs que le texte, la signature étrange aussi riche en litres élogieux que celle des princes oiïenlaux et africains.
El véritablement, ces lellres ont une saveur qui leur est propre, une vivacité qui sortait du classicisme compassé pris pour modèle, une confiance exubérante qui obligeait, tout d'abord, h ajouter foi aux mensonges dont elles fourmillaient; et même, semblo-t-îl, ainsi qu'il arrive h certains fous et à certains menteurs impénitents, il finissait par croire lui même aux mensonges qu'il y entassait.
En laissant de côté les nombreuses fautes étranges chez un docte latiniste (1) et l'abondance que nous avons signalée
(Il USine ilani le* anto^raphaa nom tronvona aitidU poar qaolidié. Capitula itonr Copitolio, patrali"ntur pour j>erpeti-abantur, speraverim ponr tprettrrim. michî pour îHi/iJ,- j'ai remarqué hh bévue lorsqu'il eiplJquepontoi^rii'rn, rnrrondliwnieiit de Rome, par lit Jardin de l'ttalie; tonte* choses qfli littliijuont qne wi culture olaasique n'élftit point prâeiie ni eonrptéts.
QiUMit il la osIligniphiB nous ne trouvons anonuc juiTticulu'iUv Voyez ici b3 migttuiwe, quej'&dresne à eem de uiea l'IranKea crîtiiiuc^ i|ui otil nlTurm6 qu'il n'fXixlf de lui mfme j.ns une ligne d'-'ceitt.
et qui lui est comnmne avec Rinaldo des Orsini, notaira du pape(1); sans nous arrêter h l'indélicalesse bien peii diplomatique, où se révèle le caractère morbide, surloi chez un liomine d'État de celte époque, oiî le silence étaij (l'or plus encore que de nos jours, nécessaire même, grà) à l'absence générale de culture, j'ai élé frappé d'un Tait: le jeu conlinuel des homophonies, et pour employer UIM expression moderne le calenibourismc, l'un des signes i la plus grande légèreté humaine, et qui n'était certes poîi un des caractères de la diplomatie de cette époque.
Quel est l'homme sensé qui, même en plein Moyen-i( écrirait comme il le fait au pape Clément dans sa lettn du 5 août 1347:
«La grAce de l'Esprit Saint ayant délivré la rêpubliqi sous mon régime, et mon humble personne ayant élé pr» mue à la milice dans les premiers jours d'août, l'on ni'atln bue comme dans cette signature le nom et le titre d'A ugutlt
» Donné comme ci-dessus le 5 août.
» Humble Créature.
u Candidat de l'Esprit Saint, Nicolas Sévère et ClémenV Libérateur de la Cilè, Zélateur d'Italie, Amant du Monda qui baise les pieds des bienheureux «.
Et il faut remarquer qu'après une si longue signature, la lettre se continue encore dans trois belles autres pagtt, avec des arguments bien plus sèrieui que les prècédenls, et qu'il avait fait succéder à ce calembour, sur l'août.
A cet égard, un document clair de sa folie est la lellre qu'il écrivit dans l'ivresse de la victoire sur ses barons; nous ne nous arrêterons môme point h son étrange familii-
(1) HoiU[U. IIL, 3j.