‹ L'homme de génieChapitre 168 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pour qui connaît la folie toujours progressive de Cola, qui triomphait précisément à cause de son audace: et pour qui sait que ces bons Bohèmes ne furent pas tant scandalisés que abasourdis, comme l'Anonyme le déclare, par son éloquence, et ébranlés même ensuite par ses rétractations.

Ces mêmes écrits furent réfutés par les évoques Bohèmes dans un document qui est conservé, puis rétractés par luimême; et par une délicatesse, dont les historiens n'ont pas suffisamment tenu compte, ils ne furent point consignés, intégralement, à la Cour Papale, en même temps que la personne du Tribun, dont la condamnation, ne pouvait, certainement, être agréable ni utile à l'hôte déjà contraint par la politique à trahir la confiance qu'on avait eu en lui.

Rienzi est resté, pourtant, un phénomène étrange, une sorte de monolithe au milieu du désert et pour les historiens un hiéroglyphe; car c'est moins l'histoire que la psychiatrie qui pouvait réussir à nous l'expliquer complètement; la psychiatrie qui nous montre dans Cola tous les caractères des monomanes : physionomie et écriture régulières, tendance exagérée aux symboles et aux jeux de mots, activité disproportionnée avec sa position sociale, originale jusqu'à l'absurde et s'épuisant toute dans l'écriture; sens exagéré de sa propre personnalité qui l'aide d'abord auprès de la foule et supplée à l'absence de tact et d'habileté pratique, mais l'entraîne ensuite jusqu'à l'absurde; absence de sens moral : calme altéré seulement par les abus alcooliques et par les vives oppositions dans les derniers jours (1).

St. Jean de Dieu, — Jean Ciudad naquit le 8 mars 1485 en Portugal dans la ville de Montemor-o-Novo (2).

(Il V. pour d'autres preuves mon livre Ti^ois Tribuns. Turin, 1887, Frère» Bocca.

(2) Abbé S4GLIER. Vie de Sfnnt Jeon de Dieu. — Maxime du Camp. Im cka» rite (> Paris. 1885.

Dès !

1 enlance, il élail touiinenlé par l'esprit d'aTen-i turcs, si bien qu'à huit ans, il abandonna la maison paternelli!. Un prêtre le conduisit jusqu'à Oropesa, où il entra au service d'un français, en qualité de berger. Ce métier, au bout d'une année environ, lui pesa : il était grand, fort, il se ûl soldat.

La vie que Jean Ciudad menait à l'armée ne saurait se décrire: les chefs donnaient l'exemple et volaient autant que les soldars. L'un d'eux confia une partie de son butin h Jean qui l'égara ou se l'appropria. Jean lut condamné k mort: et déjà, il était sur le point d'être pendu quand un supérieur vint à passer qui lui fit grâce, mais le chassa de l'armée. Jean retourna alors à Oropesa et reprit son ancien état. Mais vers 1528 il s'enrôla de nouveau et partit sous les ordres du comte d'Oropesa. La guerre terminée, il revint en Espagne à Montemor-o-Novo, pour y revoir ses parents: mais, frappé d'amnésie, il oublia le nom de son père. [1 quitta alors le pays et s'en alla à Ayamonte danî l'Andalousie, où il reprit encore son métier de berger. C'est là qu'il lui semblât avoir été appelé, et puis avoir rM de se dévouer aux pauvres, pour l'amour de Dieu.

C'était alors le beau temps des pirates Berbères qui se jetaient sur les pays mal protégés et en capturaient les habitants qu'ils vendaient à Fez, à Alger et h Tunis.

Deux ordres religieux étaient spécialement cliargés de re-^ cueillir les aumônes destinées à racheter et à délivrer les' catholiques qui étaient vendus sur les marchés.

Jean Ciudad parait avoir eu l'intention de se consacrer k cette œuvre sainte; il s'embarqua pour Ceula et là, sd fil domestique d'une famille portugaise, exilée et ruinée, qu'il nourrit, dit-on, en exerçant le métier d'ouvrier. Cetto existence le fatiguait : il quitta ses maîtres et partit pour Gibraltar; arrivé là, il y établit un petit commerce d'olh jets de piété.

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La venle de ces objets lui rapporta quelque peu. Alors, il abandonna Gibraltar et s'élablil à Grenade, oij il ouvrit une boutique. 11 avait alors 43 ans et allait subir cette commotioa mentale qui devait déterminer sa vocation.

Le 20 janvier 1539, après avoir entendu un sermon prêché par Jean d'Avila, il fut pris d'un accès de dévotion.

Il confessa ses péchés à haute voix, se roula dans la poussière, s'arracha les poils de la barbe, déchira ses vêtements, courut à travers les rues de Grenade, implorant )a miséricorde de Dieu, suivi d'enfants qui criaient: «Au foui ». Il entra dans sa bibliothèque, détruisit tous les livres profanes qu'il possédait, distribua gratuitement tous les livres sacrés, donna à ceux qui les acceptèrent ses meubles, ses habits, et resta en chemise, se frappant la poitrine et demandant à tous de prier pour lui.

La foule le suivit en rumeur jusqu'à la cathédrale, où, demi-nu, il recommença ses vociférations et ses éclats de désespoir.

Le prédicateur, Jean d'Avila, prévenu de la conversion que sa parole avait provoquée, écouta la confession du pauvre homme, le consola et lui donna des conseils qui paraissent avoir produit peu d'effet: car Ciudad, le quittant, finit par se rouler dans du fumier, en proclamant à haute voix ses péchés.

On lui jetait des pierres, de la boue, on le sifflait, le peuple se moquait de lui et le maltraitait. Quelqu'un en eut pitié et le conduisit h l'Hospice Royal dans le quartier des fous.

L'on soumit Jean Ciudad au traitement u à la mode >: il fut lié, afin qu'il ne pAt point se soustraire aux coups de rouet, avec lesquels on essayait de délivrer le malade de l'esprit méchant auquel il était en proie.

Cet accès maniaque semble avoir été très violent. On peut dire, en fait de maladies mentales, que, plus les aliônalions soQt extrêmes, plus elles cessent facilement.

On prétend qu'au milieu des coups de fouet qui lui étaient infligés, il fit un vœu, celui cde soigner les pauvres fous et de les traiter comme il convient ^.

Quand Texacerbation nerveuse se fut calmée, il s'employa auprès des malades, puis obtint la liberté avec un certificat constatant qu'il n'était plus fou. Jean Ciudad avait fait vœu d'aller en pèlerinage à la Madone de Guadeloupe.

Il partit pieds nus, sans un sou, en hiver.

Le long de la route, à travers les forêts et les landes, il ramassait les branches sèches et en faisait un fagot quil donnait, à son arrivée dans un endroit habité, en échange d'un peu de nourriture et d'un abri pour la nuit.

On dit qu'arrivé à la Madone de Guadeloupe, il eut une vision qui exerça sur lui une influence décisive. La Vierge lui apparut et lui tendit l'enfant Jésus, nu, avec des vêtements pour le couvrir. C'était lui indiquer qu'il devait avoir pitié des faibles, recueillir les délaissés et vêtir les pauvres. Du moins il le comprit ainsi. C'est de ce moment que date sa mission. Il la remplissait avec d'autant plus de zèle qu'il croyait l'avoir reçue de la Madone qu'il adorait. Vêtu d'un habit blanc qu'un geronimite lui avait donné, la besace sur l'épaule et le bourdon à la main, il retourna à Oropesa et s'en alla loger à l'hospice des pauvres.

La misère des pauvres, auprès desquels il vivait, le toucha : il sortit de la ville, mendia pour eux et leur donna l'argent qu'il avait recueilli.

Plus tard, il se fait marchand de fagots sur la place publique et donne aux pauvres et aux malades tout ce qu'il gagne : il dort, par charité, dans les étables.

Un jour, ayant vu sur une place cette enseigne : « Maison à louer pour les pauvres », il conçut la pensée d'en faire un asile; il se fit donner de l'argent par des personnes riches, et acheta des nattes, des couvertures et des utensiles; il recueillit et logea 46 pauvres estropiés et malades. Pour les nourrir il parcourait les rues, aux heures des repas

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