CHAPITRE IV
Dès son enfance, Lazzaretti montra ces contradictions et ces tendances excessives du caractère qui sont si communes chez les candidats de la folie; ainsi, enfant, il voulait se faire moine; s'étant mis, ensuite, à exercer le métier de charretier, comme son père, il se livra à une exigence irrégulière, à des intempérances alcooliques; en attendant, cependant, il cultivait des lectures qui étaient bien singulières pour des gens de son espèce: Dante, Tasse principalement; et à 15 ans, il était appelé le Mille idées pour les étranges chansons qu'il inventait (1); pourtant, il ne put jamais apprendre la grammaire : querelleur, blasphémateur hideux, il était redouté de tous, au point qu'un jour, à la tête de ses seuls frères, à l'occasion d'une fête, il mit, sans armes, en fuite la population entière de Castel del Piano: cependant il s'exaltait facilement pour un discours, une poésie, une représentation, pour tout ce qui lui apparaissait comme noble, comme grand. 11 avait en très-grande vénération Christ et Mahomet, qu'il avait coutume d'appeler les deux plus grands personnages qui aient été au monde; même, suivant ses aveux, il eut, à 14 ans, plusieurs de ces hallucinations qui plus tard, en 1866, lui devinrent si fatales: il est certain que, dans sa jeunesse, il éprouva de vives sympathies pour une juive de Pittigliano, sympathies provoquées par l'éloquence avec laquelle cette femme défendait sa religion; pourtant il avait coutume de dire qu'il haïssait trois choses : les femmes, les églises et la danse.
En 1859, à 25 ans, il s'enrôla comme volontaire dans la cavalerie, et en 1860 il prit part à la tentative de Cialdini, plus cependant en domestique qu'en soldat. Avant de partir, il écrivit un hymne patriotique qui fut envoyé à Brofferio, lequel demeura surpris de l'originalité de la pensée et de la beauté de quelques vers qui formaient un contraste frap-
(1) Vbroa. Lazzaretti. 1880.
pant avec la grossièreté des phrases et les nombreuses fautes grammaticales.
Puis, il reprit son métier de charretier, et en même temps revint aux orgies et aux turpitudes de langage; il s'unissait à la femme qu*il avait épousée trois ans auparavant et à laquelle il était lié par un sentiment poétique, Tentraînant jusqu'à lui adresser des chants amoureux. — Et ici apparurent les idées ambitieuses qui rengagèrent de nouveau, malgré son ignorance, à tenter encore Tâpre sentier de Clio, avec des vers et des tragédies, véritablement burlesques.
Peu à peu ses idées fantasques prirent une autre direction; en 1867, à 33 ans, que ce fût Teffet de Falcool ou des excitations politiques, les hallucinations religieuses de 1848 revinrent plus vives que jamais. Un beau jour, il disparut: car, comme jadis, la Vierge lui était apparue, en lui ordonnant de se transporter à Rome pour rappeler sa divine mission au Pape, qui d'abord refusa de le recevoir et ensuite le traita avec courtoisie, non sans lui conseiller cependant, à ce qu'on dit, une bonne douche; il alla ensuite dans la Sabine, dans l'ermitage de Montorio Romano, habité par un moine prussien nommé Ignace Micus. Ce dernier le garda durant trois mois avec lui, dans une grotte appelée grotte du Bienheureux Amédée, le guidant dans les éludes théologiques; très probablement (les dates font ici défaut) il l'aida, aussi, à se graver sur le front le tatouage, qu'il prétendait avoir reçu de la main de Saint Pierre et qu'il cachait sous une mèche de cheveux aux profanes et montrait aux vrais fidèles.
Ce tatouage, d'après la relation des médecins, consistait en un parallélogramme irrégulier, dont le côté supérieur présentait 13 petits points disposés d'une manière bizarre. Avec cette tendance qui est propre aux aliénés, il attribuait à ce signe et à deux autres pratiqués par lui-même an deltoïde et à la partie interne de la jambe des sens