CHAPITRE PREMIER
maladive; ils saisissent les rapports les plus étranges des choses, les points les plus saillants et les plus nouveaux; rappelons ici comment l'originalité poussée jusqu'à Tabsurde est le caractère saillant des poètes et des artistes aliénés (Voir* p. 122-180). — Ampère poursuivait, toujours, dans les mathématiques, les problèmes les plus difficiles — les abîmes — comme le remarque Arago. — Rousseau dans le Devin de village avait tenté la musique de l'avenir que essaya plus tard, à son tour, un autre fou de génie, Schuhmann. — Swift avait coutume de dire qu'il se sentait bien à l'aise, alors seulement qu'il pouvait traiter les sujets les plus difficiles et les plus étrangers à ses propres occupations; de fait, à en juger sa lettre Sur les Servantes, vous ne verriez point en lui un théologien ou un homme politique, mais un véritable domestique : sa Confession d'un voleur parut écrite véritablement par un voleur connu, si bien que les complices de celui-ci se croyant perdus, se livrèrent à la justice : dans les prédictions de Bieckerstaf, il se déguise en catholique et trompe les inquisiteurs de Rome, peut-être moins sinistres, mais à coup sûr plus fourbes que les voleurs anglais.
Walt Whitmann est le créateur d'une poésie sans rime ni rhythme, vantée par les Anglo-Saxons comme la poésie de l'avenir et qui a certainement une empreinte d'étrange et sauvage originalité.
< Les compositions de Poe, (écrit un de ses admirateurs, Baudelaire), semblent créées pour nous montrer que l'étrange peut entrer dans les éléments du beau >; il les a recueillies sous le titre d'Arabesques et Grotesques, parce qu'elles excluent le visage humaine et sa littérature était extra-humaine; et ici nous remarquons la prédilection des artistes aliénés pour les arabesques : et des arabesques, au contraire, humanisés (1).
(1) Page 303 et Planche VIIL.
Baudelaire, à son tour, créait le poème en prose; il exaltait le beau artificiel (1) et, le premier, découvrait de nouvelles associations poétiques, les olfactives.
IX. — Ces génies malades ont un style qui leur est propre, passionné, coloré, qui les distingue de tous les autres écrivains, peut-être parce qu'il ne semble pouvoir s'organiser que sous les impulsions de la manie. Tant est-il que tous se déclarent incapables de composer et presque de penser en dehors des moments de l'inspiration. — Le Tasse écrivait dans une de ses lettres : « Je suis difficile et malheureux en tout, mais surtout dans la composition >. — « J'ai ridée, avoue Rousseau, embarassée, lente à naître, à se développer, et je ne puis bien m'exprimer que dans les moments de passion». — Les exordes si éloquents et si animés des ouvrages de Cardan, si différents du reste de ses livres monotones, indiquent combien il différait de luimême dans les premiers et dans les derniers moments de l'inspiration. — Haller, qui fut cependant excellent poète, disait que tout l'art poétique consiste à être difficile. — Pascal recommença jusqu'à treize fois sa XVIIP Lettre provinciale.
Peut-être cette analogie de nature même et de style poussait-elle Swift et Rousseau à chérir le Tasse et Ilaller, le sévère Haller, à aimer Swift, et Ampère à s'inspirer aux bizarreries de Rousseau, et Baudelaire à celles de Poe, dont il fut même le traducteur, tout à fait comme aux celles d'Hoffmann qu'il divinisait (2).
X. — Presque tous ces grands hommes sont préoccupés douloureusement de doutes religieux qu'évoque leur esprit et que combattent, comme un crime, leur conscience alarmée et leur cœur malade. — Le Tasse était tourmenté de la
(1) Quand, par exemple, il déclare que la niu«e lui rappelle l'or, l'ècarlate, « quand il parle de parfums qui ont la senteur des chairs d'enfants, ou de Taurore, etc. ».
(2) Du tin, i.