CHAPITRE PREMIER
peur d'être hérétique. — Ampère disait souvent que les doutes sont la pire torture de l'homme. — Ilaller a laissé écrit dans son journal : n Mon Dieu, donne-moi, donne-moi une goutte de foi : ma pensée croit en toi, mais mon cœur s'y refuse; c'est là mon crime >. — Lenau répétait dans ses dernières années : c Aux heures où mon cœur souffre, l'idée de Dieu s'affaiblit en moi >. En effet le doute est le héros de son Savonarole (i). C'est ce qu'admettent désormais tous ses critiques.
XI. — D'ailleurs: tous les génies aliénés s'occupent et se préoccupent trop de leur propre moi, ils connaissent et proclament parfois leur maladie; ils semblent presque vouloir, en la confessant, chercher un soulagement à ses inexorables atteintes.
11 était naturel que, grands hommes, et par là grands observateurs, ils finissent par remarquer même leurs propres anomalies. Tous les hommes, en général, mais les fous plus encore que tous les autres, aiment à causer d'euxmêmes et sur ce thème ils deviennent intarissables; nous en avons eu une preuve dans l'autobiographie du cordonnier Farina (2): d'autant plus ceux-là devaient y exceller, chez lesquels le génie se joint à la manie et la redouble. On a, alors, ces écrits merveilleux de passion et de douleur, monument de poésie phrénopathique, oiî partout prime la grande et infortunée personnalité de l'écrivain. — Cardan nous laisse le récit de sa vie, des poèmes entiers sur ses malheurs, et l'ouvrage De Somniis, presque entièrement composée de ses rêves et de ses hallucinations. — Les poèmes de Whitmann ne sont que la mise en vers de son moi: € Petit est le thème de l'hymne mais le plus grand de tous... c'est moi-même». Dans cet hymne, il peint un enfant qui voyait à peine un objet extérieur, nuage, troupeau, pierres,
(1) Schw';:, i, 328.
(2. Voir pag. 253-272.
vieux ivrognes, qu'il s'identifiait aussitôt à cet objet, et imaginait s'être transformé lui-même en nuage, en pierre; cet enfant, c'était lui-même. — Rousseau, dans ses Confessions, dans ses Dialogues, dans ses Rêveries, comme Musset dans ses Confessions et Hoffmann dans le Kreissler{i), se bornent à se représenter minutieusement eux-mêmes et leur propre folie.
C'est ainsi que Poë, comme Ta bien observé Baudelaire, prenait pour thème — les exceptions de la vie humaine, Fballucination, qui lui apparaît, tout d'abord, incertaine, puisse fait convaincue et raisonnante — « l'absurde qui s'installe dans l'intelligence et la gouverne avec une logique épouvantable — l'hystérie qui occupe la place de la volonté, — les contradictions entre les nerfs et l'esprit allant jusqu à exprimer la douleur par le rire ».
Pascal, dont le délire tendait à une humilité exagérée, Pascal qui disait du christianisme quil supprime le moi, ne pouvait point nous laisser le récit de sa propre existence, mais il a laissé des traces de ses hallucinations dans sa célèbre Amulette; et enfin dans les Pensées, il s'est dépeint lui-même en parlant des autres hommes; il songeait sans doute à lui-même quand il disait: que l'extrême génifi est proche de l'extrême folie, et « que les hommes sont si fous que celui-là serait un fou d'une nouvelle espèce qui ne le serait point » ; et quand il remarquait que les maladies altèrent le jugement et le bon sens, et e si les grande> les altèrent sensiblement, les petites elles-mêmes ne peuvent point ne pas influer dans une juste proportion »; el « que les hommes de génie, s'ils ont la tête plus haute que nous, ont les pieds plus bas que les nôtres >; que tous sonl au môme niveau et s'appuient sur la même crête, aussi bien les hommes, que les enfants et les bêtes.
(l; Kreissler est, comme il le dit lui-même, rempli d'étranges conccptioa". toujours en guerre avec la réalité, il finit par tomber dans la folie.