CHAPITRE PREMIER
fils fatigué à se dépouiller de sa douleur». Son Traumgewalle est, comme nous l'avons déjà montré, une peinture terriblement vraie de l'hallucination qui précéda ou accompagna son premier accès maniaque; le lecteur attentif peut déjà y surprendre cette absence de liaison, cette fragmentation des idées et des phrases, qui est propre au paralytique délirant.
En voici un échantillon : € Le rêve fut si terrible, fût si sauvage, si épouvantable, que je vaudrais pouvoir me dire que je n'ai fait que rêver..., mais pourtant^ je continue à pleurer, et je sens que mon cœur bat; je m'éveille et je trouve baignés le drap et l'oreiller... — En rêve, peut-être, les ai-je saisis et me suis-je essuyé le visage?... —Je ne sais... Pendant que je dormais, les hôtes ennemis se sont livrés ici à une orgie... Maintenant, ils sont loin, ces sauvages, ils sont loin, mais dans mes larmes j'en retrouve les traces. — Ils ont fui et ont laissé sur la table le vin, etc. (i) >. Déjà longtemps avant, dans les Albigeois, il avait laissé échapper quelques vers qui font allusion à l'impression terrible produite sur lui par les rêves : c Terrible est souvent la puissance des rêves : elle secoue, endolorit, accable, menace, et si le dormeur ne s'éveille pas à temps.... en un clin d'oeil c'est un cadavre (2) >.
(2) Nathaniel Lee qui fut appelé le poète fou et ftit pendant longtemps À Bediam, dépeint niinntienoement les fous de génie ; tel est ce portrait de César Borgia :
« Like a poor lutiatic that makes his moaon
And for a Mohile beguiUi his lookers on,
He reason xcell. His e yes their wildness lose
lie voies the kepei's his xcronged sensé abuse
Bu if y ou hit the cause that hurts his brain
Then his teet ghnsh, he foams, he skakes his chain».
Voir WLfSLow. Obscure diseases of the brain, etc, p. 210. Londres, 1863. — Vo'T pins hant sur VArt chez les fous, comment les peintres aliénés recherchent également des thèmes phrénopathiqnes (pag. 307).
XII. — La trace principale du délire de ces grands esprits se trouve, d'ailleurs, dans l'ensemble de leurs œuvres et de leurs discours, dans les déductions illogiques, dans les contradictions absurdes, dans les fantaisies bizarres, non humaines. — Ainsi Socrate était aliéné quand, après avoir presque deviné la morale du Christ et le monothéisme judaïque, il dirigeait ses pas d'après d'un éternûment ou d'après les voix et les signes de son génie imaginaire. — Et Cardan, qui avait devancé Newton dans la découverte des lois de la gravité, Dupuis en théologie. Cardan, qui dans soii livre De Subtililate (cxviii) explique comme des hallucinations, les symptômes étranges des obsédés, et même de certains bienheureux habitants des ermitages, et les rapproche des délirants pour la quarlaine. Cardan est aliéné alors qu'il attribue à un Génie non seulement ses inspirations scientifiques, mais encore le craquement d'une table, le tremblement d'une plume; il est fou quand il déclare avoir été, plusieurs fois, ensorcelé, et qu'il compose ce livre Sur les rêves qui parle aussi clairement au psychiatre qu'une pseudo-membrane parlerait à un palhologiv^^te : — Là, loul d'abord, il expose les observations les plus justes et les phb curieuses sur les phénomènes du rêve; il dit, par exemple, que les grandes douleurs physiques dans le rêve agissent avec une énergie beaucoup moindre, et les légères avec une énergie plus grande; que les fous rêvent beaucoup; que, dans le rêve comme au théâtre, on parcourt, en une durée très-courte, des séries très-longues d'idées; fmalenient (el l'observation est pleine de vérité), que les hommes ont des rêves ou tout-à-fait analogues, ou tout-à-fait contraires à leurs propres habitudes. Mais après des Iraits si éclatants de génie, nous le voyons renouveler l'une des plus absurdes croyances vulgaires, suivant la quelle l'accident le plus insignifiant du rêve doit être la révélation d'un avenir plus ou moins éloigné; et il compose, avec la conviction la plus sincère, un malheureux dictionnaire, identique pour la forme.