CHAPITRE PREMIER
11 y a, dit Addison, parlant de Swift, de la démence dans sa contemplation de Tabsurde, dans son mathématicien qui fait avaler les problêmes aux disciples, dans son économiste distillateur d'excréments, dans sa proposition philanthropique d'égorger les enfants et d'en faire de la nourriture pour le peuple !
Il me semble, d'ailleurs, entrevoir chez les grands écrivains alcooliques un style qui leur serait entièrement propre; il aurait pour caractère un érotisme à froid et une inégalité plus bizarre que belle, grâce à la fantaisie trop effrénée, aux fréquentes imprécations, aux passages brusques de la plus noire mélancolie à la plus obscène gaieté, et une tendance manifeste à peindre la folie et l'alcoolisme et les plus lugubres scènes de la mort : c Poe, écrit Baudelaire, aime à agiter ses figures sur des fonds verdâtres et violacés, où se révèlent les phosphorescences de la puanteur et les parfums de la tempête et de Torgie; il se jette dans le grotesque par amour du grotesque, dans l'horrible par amour de l'horrible ».
A son tour, Baudelaire, lui-même, en fait autant, lui qui se plaît tant à décrire les effets de l'alcool, ou de l'opium.
« Il est des jours où mon cœur disparaît — où la fange me conquiert (1)> chantait le pauvre Praga que Talcool tua," et qui, tout en louant le vin, blasphémait ainsi :
« Vienne l'opprobre — de l'homme sobre — Vienne le mépris, du genre humain — Vienne l'enfer — du Père Eternel — J'y descendrai, mon verre à la main (2)».
(I' «Vi son dei giorni che il niio cor vien meno
E il faii«ro mi conquist»».
(2) « Veng.i robbrobrio — deiruomo sobrio
Venga il di-iprezzo del génère iimano Venga rinferno — del Padre Eterno Vi scenderô col mio bicchiere in mano».
Stcen, le peintre buveur, peignait toujours des buveurs. — Les dessins d'Hoffmann terminaient en caricatures, ses contes en extravagances extra-humaines, sa musique en entassements de sons.
Â. de Musset voyait dans les femmes de Madrid
«Sons un col de cigne
Ud sein vierge et doré comme la jeune rigne ».
Murger admirait les fefnmes aux lèvres vertes et aux joues jaunes, sans doute par une sorte de daltonisme, que nous avons rencontré déjà chez les peintres (1).
XIII. — Presque tous ces grands hommes, Cardan, par exemple, Lenau, Tasse, Socrate, Pascal, ont donné une grande importance à leurs rêves, qui, sans doute, chez eux, prenaient une couleur plus énergiques et plus puissante que chez les hommes sains.
XIV. — Plusieurs d'entr'eux présentent des crânes trèsvolumineux, mais anormales: et, commes les fous, ont fini par de graves altérations des centres nerveux. — La substance cérébrale, chez Pascal, était plus dure qu'elle ne Tesl normalement, et le lobe gauche était en suppuration. — Le cerveau de Rousseau présentait une hydropisie des ventricules. — Byron, Foscolo, génies très-bizarres présentèrent une précoce soudure des soutures; Schnhmann mourut de méningite cronique et d'atrophie cérébrale.
XV. — Presque jamais les délires des Génies sont isolés; le plus souvent, ils sont multiples: ainsi le délire mélancolique se joint au délire orgueilleux, chez Chopin, Comte, Tasse, Cardan, Schopenhauer; au délire alcoolique, ou à l'impulsif, ou à la perversion sexuelle chez Baudelaire et Rousseau; au délire erotique, à l'alcoolique et à l'orgueilleux chez Gérard de Nerval. Le délire morphinique et l'alcoolique s'unissent chez Coleridge à la folie du doute.
(1) V. pag. 287.