CHAPITRE PREMIER
XVI. — iMais le caractère le plus particulier de la folie de tous ces grands esprits me semble pouvoir se réduire à une extrême exagération de ces deux stades o;ipo ' , l'érélliisme et l'atonie, — l'inspiration et Pépuisement, — que nous avons vu se manifester physiologiquement dans presque toutes les grandes intelligences, même les plus saines, stades qu'ils interprètent également mal, au gré de leur orgueil chatouillé ou offensé. — « Une àme paresseuse qui s'épouvante à toute affaire, un tempérament bilieux, facile à souffrir et sensible à toute contrariété, ne semblent pas pouvoir se combiner dans un même caractère, et pourtant ils forment le fonds du mien », avoue Rousseau dans sa Lettre IL — De là, souvent, à la manière de l'ignorant, qui explique par des objets matériels et extérieurs les modifications de son propre moi, ils attribuent à un diable, à un Génie, à un Dieu, l'heureuse inspiration de leur veine. — Le Tasse, parlant de son follet, génie ou messager : « Ce ne peut être un diable, dit-il, parce qu'il ne m'inspire point l'horreur des choses sacrées, mais ce n'est point non plus une chose naturelle, car il fait naître en moi des idées que je n'avais jamais eues auparavant }&. — Un Génie inspire à Cardan ses ouvrages, ses connaissances dans les choses spirituelles, ses consultations, à Tartini sa sonate, à Mahomet ses pages du Koran. — Van-llelmonl déclarait avoir vu comparaître un Génie, dans toutes les circonstances les plus importantes de sa vie; en 1633 il découvrit sa propre âme sous la forme d'un cristal resplendissant. — Le sculpteur Blake se retirait souvent sur le rivage de la mer, pour converser avec Moïse, Homère, Virgile, Milton, qu'il s'imaginait avoir connus auparavant et à ceux qui l'interrogeaient sur leurs traits: c Ce sont des ombres, disait-il, pleines de majesté, grises, mais brillantes et beaucoup plus hautes que le commun des hommes »». — Socrate était conseillé par un Génie dans ses actions, par un Génie qui, à l'entendre, « valait mieux que dix mille
maîtres >, et souvent il avertissait ses amis de ce quils devaient faire ou non, suivant l'instruction qu'il avait reçue de son Sai^viov.
Et certainement le style coloré et animé de tous ces grands écrivains, Tévidence avec laquelle ils exposent leurs plus bizarres fantaisies, comme les académies Lilliputiennes et les horreurs du Tartare, nous démontrent qu'ils voient, qu'ils touchent, avec la certitude de l'halluciné, tout ce qu'ils décrivent : que chez eux, en somme, l'inspiration s'est fondue avec la folie, dans un même produit.
11 faut même dire que pour quelques-uns de ces génies comme pour Luther, Mahomet, Savonarole, Molinos, et tout récemment pour le chef Tai-ping, cette fausse interprétation de l'inspiration a été très-utile, en donnant à leurs paroles, à leurs prophéties, cette teinte de vérité que procure seule une conviction profonde et qui seule a le pouvoir de secouer et d'entraîner l'ignorance populaire; et ici se rejoignent les fous de génie aux plus vulgaires mattoîdes.
Mais quand la gaieté et l'inspiration s'évanouissent: et que, lugubres et gris, surnagent h leur tour les mélancoliques brouillards, alors ces grands infortunés, interprétant plus étrangement encore leur propre état, se croient empoisonnées comme Cardan, — ou condamnés aux flammes éternelles, comme Haller et Ampère, — ou poursuivis par des ennemis acharnés comme Newton, Swift, Barthez, Cardan, Rousseau.
Chez tous, d'ailleurs, le doute religieux que la raison suscite en dépit du cœur,, se montre à leurs yeux comme un crime et devient la cause et l'instrument de nouveaux et réels malheurs.
XVII. — Pourtant la trempe de ces hommes est si différente de la trempe commune qu'elle imprime un caractère spécial aux différentes psychoses (mélancolie, monomanie, etc.) dont ils sont atteints, et constitue ainsi une psychose spéciale à eux seuls, qu'on pourrait nommer la psychose du génie.