CHAPITRE III
Mais qui le prouve plus encore, c'est celle insensibilité. affective, cette perte de sens moral qui est générale chez tous les génies aliénés et non aliénés, et qui fait de nos grands conquérants des brigands sur une large échelle (i).
De telles conclusions pourraient sembler étranges à ceux qui ne savent point combien est étendu le domaine de répilepsie; aujourd'hui, on sait que des hémicranies, des scialorrées intermittentes et des simples amnésies doivent être rattachées à Tépilepsie; ainsi que de très-nombreuses formes monomaniaques ne sont que des épilepsies larvées, puisque leur apparition, comme l'a montré Savage, fait souvent disparaître toute trace de l'épilepsie préexistante. 11 suffirait de rappeler ici la foule des hommes de génie de premier ordre qui ont été saisis d'épilepsie motrice, ou de ce vertige, ou de cette rage morbide qui n'en sont qu'une variante, un équivalent (2); ces hommes sont: Napoléon, Molière, Jules César, Pétrarque, Pierre le Grand, Mahomet, Haendein, Swift, Richelieu, Charles V, Flaubert, Dostojewski et St. Paul (2).
Maintenant, pour qui connaît la loi binaire ou sérielle de la statistique, suivant laquelle aucun phénomène ne se produit qui ne soit l'expression d'une série nombreuse de faits analogues, moins distincts, une telle fréquence de l'épilepsie chez des hommes — grands parmi les grands — doit nous en faire soupçonner la diffusion bien plus vaste parmi tous les autres hommes de génie, qu'on ne le croirait tout d'abord, et nous aider à saisir la conception de la nature épileptique du génie.
A cet égard, il est important de remarquer aussi iîomment chez ces grands hommes malades la forme convulsive de l'épilepsie est apparue très-rarement; or on sait que les épi-
(1) V. plus hant pag. 404.
(2) P. 33-34. — Shentone, Darwin, Swift, W. Scott étaient atteints des vertiges. (Smilks. Onvr. cité).
leptiques dont la convulsion esl plus rare, présentent l'équivalent psychique, qui est ici la création géniale, plus fréquente et plus intense (1).
Mais l'identité du génie et de l'épilepsie nous est prouvée surtout, par Tanalogie de Taccès épileptique avec le moment de l'inspiration, par cette inconscience active et puissante qui crée dans l'un et produit des convulsions dans les autres.
Et ce qui comble la démonstration c'est l'analyse de l'inspiration créatrice, qui, même aux yeux de ceux qui ignoraient les récentes découvertes sur la nature de l'épilepsie, la leur manifeste (2); non-seulement parce qu'elle s'associe fréquemment à l'insensibilité dolorifique, non-seulemenl à cause de l'irrégularité du pouls, de l'inconscience souvenl somnambulique (pag. 23), de l'instantanéité, de l'intermittence, mais aussi parce qu'elle s'accompagne de mouvements convulsifs (v. s.), parce qu'elle est suivie souvent d'amnésie, qu'elle est souvent provoquée par des substances, ou par des conditions qui produisent ou augmentent rhypérémie cérébn'^le, ou par des sensations puissantes, et parcequ'elle peut se transformer en hallucinations ou leur succéder.
Celte ressemblance de l'inspiration avec l'accès épileptique nous est signalée par une preuve plus directe, pinintime, les confessions mêmes des grands épilepliques, qui nous montrent comment l'un se confond complètement avec l'autre. Telles sont les confessions de Goncourl(2), de Bulfon, mais plus encore de Mahomet et de Dostojewski.
(1) Voir Homme CriniUiel, Parte m, pa^. 623.
(2) <«11 y a une fatalité (écrit Goncourt) dans le premier hasard qui vou5 dicte ridée. Puis c'est une force inconnue, une volontff sup^'rienre, nii'^ sorte de nécessité d'écrire qui vous commandent l'œuvre et vous moDcnt la plume; si bien que quelquefois le livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous même; il vous étonne comme quelque chose qui