CHAPITRE III
Les possédés. — < Il y a des moments, écrit ce dernier (Bési) — et cela ne dure que cinq ou six secondes de suite, où vous sentez soudain la présence de l'harmonie éternelle. Ce phénomène n'est ni terrestre, ni céleste, mais c'est quelque chose que l'homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C'est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être en contact avec toute la nature, et vous dites: «Oui, cela est vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit la fin de chaque jour de la création: «Oui, cela est vrai, cela est bon >. C'est... ce n'est pas de l'attendrissement, c'est de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu'il n'y a plus rien à pardonner. Vous n'aimez pas non plus, oh ! ce sentiment est supérieur à l'amour! Le plus terrible, c'est l'effrayante netteté avec laquelle il s'accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus de cinq secondes, l'âme ne peut y résister et doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute ma vie, car ce ne serait pas les payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut se transformer physiquement.
» — Vous n'êtes pas épileptique?
» — Non.
1* — Alors vous le deviendrez. Prenez garde, KirilofT, j'ai entendu dire que c'est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet à cette maladie m'a fait la description détaillée de la sensation qui précède l'accès, et, en vous écoutant, je croyais l'entendre. Lui aussi m'a parlé des cinq secondes, et m'a dit qu'il était impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la cruche de Mahomet:
était en vous et dont vous n*aviez pas conscience. C^est Timpression que j'éprouve devant Sœur Philomêne », Journal des Goncourt. Paris, 1888. BnflTon même qui avait dit: que rinvention dépend de la patience scoute : il faut regarder longtemps son sujet: alors il se déroule et se développe peu à peu : vous sentes un petit coup d*électricité qui vous frappe à la tête, et en même temps vous saisit le cœur; voilà le moment du génie.
pendant qu'elle se vidait, le prophète chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes ; le paradis, c'est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. Prenez garde, de le devenir aussi, Kiriloff!(1) ».
Idiot, — « H songea notamment à un phénomène qui précédait ses attaques d'épilepsie lorsque celles-ci se produisaient à l'état de veille. Au milieu de rabattement, du marasme mental, de Tanxiété qu'éprouvait le malade, il y avait des moments où son cerveau s'enflammait tout à coup, pour ainsi dire, et où toutes ses forces vitales atteignaienl subitement un degré prodigieux d'intensité. La sensation de la vie, de l'existence consciente, était presque décuplée dans ces instants rapides comme Téclair.
» Une clarté extraordinaire illuminait l'esprit et le cœur. Toutes les agitations se calmaient; tous les doutes, toutes les perplexités se résolvaient d'emblée en une harmonie supérieure, en une tranquillité sereine et joyeuse, pleinement rationnelle et motivée.
j> Mais ces moments radieux n'élaient encore que le prélude de la seconde finale, celle à laquelle succédait immédiatement l'accès. Cette seconde, assurément, était inexprimable. Quand plus tard, rendu à la santé, le prince réfléchissait là-dessus, il se disait souvent : ce Ces instants fugitifs, où se manifeste la plus haute conscience de soi-même et par conséquent aussi la vie la plus haute, ne sont dus qu'à la maladie, à la rupture des conditions normales, et, s'il en est ainsi, il n'y a pas là de vie supérieure, mais, au contraire, une vie de l'ordre le plus bas >, Cela pourtant ne l'empêchait pas d'aboutir à une conclusion des plus paradoxales : a Qu'importe que ce soit une maladie, une tension anormale, si le résultat même, tel que, revenu à la santé, je me le rappelle, et l'analyse renferme au plus haut
(1) Th. Dostojevski. L?s Posuf/dés. (liesij. Paris.