CHAPITRE
donc être contrainte impunément ; régalilé au contraire plaît à la multitude ».
» 11 possédait un« faculté qui remonte au moyen-âgo: une imagination constructrice étourdissante. « Ce qu'il a fait est surprenant, mais il a entrepris bien davantage, et il a rêvé bien au-delà. Si vigoureuses que soient ses facultés pratiques, sa faculté poétique est bien plus forte; même elle l'est trop pour un homme d'Etat; la grandeur s'y, exagère jusqu'à Vénormité et Vénormité y dégénère en folie i^. Que d'orgueilleuses, de monstreuses conceptions se roulèrent, s'entassèrent, se superposèrent dans ce merveilleux cerveaux : «L'Europe, disait-il, est une taupinière; il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient où vivent six cent millions d'hommes». En Egypte, il songeait à conquérir la Syrie, à rétablir à Constantinople l'empire d'Orient et par Adrianople et Vienne revenir à Paris. L'Orient le séduisait par les mirages de la toutepuissance, et en Orient il entrevoyait la possibilité de créer, nouveau Mahomet, une nouvelle religion. < Confiné en Europe, il songe à y refaire l'empire de Charlemagne. Et pendant qu'en Europe il tendait à reconstruire l'empire de Charlemagne et à réunir dans Paris, devenue la capitale physique, religieuse, intellectuelle de l'Europe, princes, rois et papes, tous changés en vassaux, — par la Russie il s'avançait vers le Gange et vers la suprématie indienne... c L'artiste enfermé dans la politique est sorti de sa gaine : il crée dans l'idéal et l'impossible. On le reconnait pour ce qu'il est, pour un frère posthume de Dante et de Michel- Ange. — Seulement les deux premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé».
« Autant que les contemporains de Dante et de Michel- Ange, Napoléon diffère de l'homme moderne par le caractère. Les sentiments, les habitudes et la morale qu'il professe sont les sentiments, les habitudes et la morale du
XV® siècle. « Je ne suis pas un homme semblable aui autres >, s*écriait-il, « et les lois de la morale et des convenances ne sont point faites pour moi ».
» M""* de Staël et Stendhal comparent psychologiquement Napoléon aux petits tyrans du xiv® siècle, à Sforza et à Castruccio Castracani. Et il était bien tel (1).
» Le soir du 12 vendémiaire, assistant aux apprêts des sectionnaires : «Ah! disait-il à Junot, si les sections me mettaient à leur tête, je répondrais bien, moi, de les mettre dans deux heures aux Tuileries et d'en chasser tous ces misérables conventionnels ! » Cinq heures plus tard, appelé par Barras et par les conventionnels, il mitraille les Parisiens, en bon condottiere qui ne se donne pas, qui se prête au premier offrant, au plus offrant, et finalement, si Toccasion vient, à tout prendre. — > Mais condottiere de la plus grande espèce, sans autre point d'arrêt que le trône ou i'échafaud, se jouant des peuples, des religions et des gouvernements, Jouant de Thomme avec use dextérité et une brutalité incomparables, le même dans le choix des moyens et dans le choix du but, artiste supérieur et inépuisable en prestiges, en séductions, en corruptions, en intimidations, admirable et encore plus effrayant, comme un superbe fauve subitement lâché dans un troupeau apprivoisé qui rumine.
> Il n'y eut jamais, même chez les Malatesta et les Borgia, de cerveau plus sensitifet plus impulsif, capable de telles charges et décharges électriques, en qui Torage intérieur fût plus continu et plus grondant, plus soudain en éclairs et plus irrésistible en chocs. Chez lui aucune idée ne demeure spéculative et pure; chacune est une secousse interne qui tout de suite tend à se transformer en acte et y aboutirait sans intervalle si elle n'était contenue et réprimée de force. Parfois Téruption est si prompte que la
{1} Taine. Ouvr. cité.