CHAPITRE III
répression n'arrive point à temps. Un jour, en Egypte, il renverse une carafe d'eau sur une dame et sous prétexte de réparer le désordre de la toilette mouillée, il l'entraîne avec lui dans son propre appartement, il y reste avec elle longtemps, trop longtemps, tandis que les convives assis à table autour du dîner suspendu, attendent et se regardent. Un autre jour, il jette avec la plus grande violence hors de son appartement le prince Louis, ou donne un coup de pied dans le ventre au sénateur Volney.
» A Camp'o-Formio, il brise un cabaret de porcelaine pour en finir avec les résistances du plénipotentiaire autrichien ]>. A Dresde, en 1813, alors qu'il avait le plus besoin du prince de Metternich, il lui demande brutalement combien l'Angleterre lui donne pour défendre ses intérêts.
» Nulle sensibilité plus impatiente. Il jette au feu la partie de son vêtement qui ne lui convient pas. Son écriture, quand il essaie d'écrire, est un assemblage de caractères sans liaison et indéchiffrables. Il dicte si vite que ses secrétaires peuvent à peine le suivre: tant pis pour la plume si elle est en retard, tant mieux pour la plume, si une bordée d'exclamations et de jurons lui donne le temps de se rattraper; son âme et son esprit regorgent; sous celte poussée, l'improvisateur et le polémiste en verve prennent la place de l'homme d'affaires et de l'homme d'Etal ».
*i J'ai les nerfs fort irritables >, dit-il, et souvent la tension des impressions accumulées est trop grande et aboutit à une convulsion physique. Il n'est pas rare, quand il est ému, de lui voir répandre quelques larmes». Napoléon pleure non pour une intime et véritable sensation d'âme, mais € parce qu'une parole, une simple idée est un aiguil- Ion qui pénètre à fond en lui ». De là certaines distractions, à la suite de vomissements ou d'évanouissements qui causèrent, dit-on, la perte du corps du général Vandamne après la bataille de Dresde, tt Quelque puissant que soit le
régulaleur, de temps en temps l'équilibre court risque de se déranger ».
jt Pour coordonner, diriger et maîtriser des passions si vives, il fallait une force énorme. Chez Napoléon, elle est un instinct d'une force et d'une âpreté extraordinaire, légoïsme, non pas inerte, mais actif et envahissant, développé jusqu'à dresser, au milieu de la société hunnaine, un moi colossal qui ne peut souffrir aucune vie à moins qu'elle ne soit un appendice ou un instrument de la sienne. Déjà dans l'enfant, cetle personnalité était en germe, il était rebelle à tous les freins et dépourvu de conscience * il ne souffrait point de rivaux, battait ceux qui ne lui rendaient pas hommage, puis accusait ses victimes de l'avoir battu.
» Il considère le monde comme un grand festin offert à tout venant, mais oii, pour être bien servi, il faut avoir les bras longs, se servir le premier et ne laisser aux autres que ses restes >.
» — On lient l'homme par ses passions égoïstes, par la peur, la cupidité, la sensualité, l'amour-propre, l'émulalion. — S'il y a dans le tas quelques parties dures, il n'y a qu'à les broyer. — Telle est la conception finale dans laquelle Napoléon s'est ancré; rien ne l'en décrochera; c'est que sa conception lui est imposée par son caractère; il voit l'homme tel qu'il a besoin de le voir ». Son égoïsmc se reflet dans son ambition, u si intime qu'il ne la distingue plus de luimême, qu'elle lui donne le vertige. La France est une maîtresse dont il jouit )>. Dans l'exercice du pouvoir il n'admet ni intermédiaires, ni rivaux, ni limites, ni entraves.
» Remplir son office avec zèle et succès, c'est trop peu pour lui; par delà le fonctionnaire, il revendique l'homme. Ses serviteurs doivent éteindre en eux le sens critique: leur chuchotement presque muet est une conspiration ou un altenfat à sa majesté. 11 exige tout d'eux depuis la fabrication de faux billets de banque autrichiens et russes en 1809 et 1812, jusqu'à la préparation d'une machine infernale.