‹ L'homme de génieChapitre 200 sur 257 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

pour faire sauter les Bourbons en 1814 ». La reconnaissance lui est étrangère, alors qu'un instrument ne lui est plus utile el le rejette; telle est sa conduite envers les hommes.

» Quoi d'étonnant si pendant les contredanses, il se promène entre les rangs des dames pour leur adresser des mots désagréables; il pénètre dans leur vie privée et révèle à l'impératrice même les faveurs dont elles ont été plus ou moins spontanément libérales à son égard.

> Mais, ce qui est encore plus grave, il garde ces procédés dans ses rapports avec les souverains et les ministres des états étrangers; dans ses correspondances, dans ses proclamations, dans ses audiences, il provoque, menace, défie, offense, il divulgue leurs intrigues amoureuses vraies ou supposées (les bulletins 9, 17, 18, 19, après la bataille d'Jéna accusent manifestement la reine de Prusse d'avoir eu une intrigue avec l'empereur Alexandre; il leur reproche de lui faire personnellement injure, en employant tel ou tel autre. Il exige enfin qu'ils modifient leurs lois fondamentales, il a une médiocre opinion d'un gouvernement qui n'a pas le pouvoir d'interdire des choses capables de déplaire aux governements étrangers ».

Avec un semblable caractère, il n'existe pas de convention sociale: la paix est pour lui une trêve dont il se prévaut pour recommencer spontanément la guerre; aussi les populations de l'Europe, instruites par l'expérience, se révoltent contre lui, après 1809.

« D'autres chefs d'Etat ont aussi passé leur vie à violenter les hommes; mais c'était en vue d'une œuvre viable et pour un intérêt national. — La raison d'Etat excusait bien des attentats et bien des crimes; Napoléon, au lieu de subordonner sa personne à l'Etat, subordonne l'Etat à sa propre personne. 11 ne songe pas à l'avenir; il sacrifie l'avenir au présent ». « Si mon successeur est un imbécille, tant pis pour lui». «Mon frère, disait Joseph, ne se croirait plus

en sûrelé, si, à sa mort, il laissait un ordre de choses établi, tranquille et assuré. Il pousse la France aux abîmes, de force et en la trompant, par un abus de confiance qui fa croissant, à mesure que par sa volonté et par sa faute, le désaccord devient plus grand entre ses intérêts, tels qu'il les comprend, et l'intérêt public».

Dans le testament de Sainte Hélène du 35 avril 18ît, Napoléon exprime le désir d'être enterré c sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français, que j'ai tut aimé » dit-il. Oui, Napoléon aimait la France, mais comme un cavalier aime son cheval; s'il s'abat il songe plus au danger et au ridicule personnel qu'à Tanimal. Napoléon fmit par devenir l'esclave et la victime de ses conceptions monstreuses, de son ambition illimitée. Quand même l'eipédition de Russie n'aurait point été malheureuse, un autre désastre était imminent. Pour maintenir uni un faisceau si énorme, il fallait une accumulation énorme de forces : le sort des sujets de Napoléon c'était la carrière militaire ou l'administration forcée. En 1810 on comptait déjà C6n( 5oixante mille réfractaires à la conscription; en 1814 et 181i on en arrêta soixante mille.

« En attendant, quatre millions de victimes, une double invasion étrangère, la France démembrée, suspecte à l'Eulope, enveloppée à demeure par un cercle menaçant de défiances et de rancunes. Telle est l'œuvre politique de Napoléon, œuvre de l'égoïsme servi par le génie; dans sa bâtisse européenne, comme dans sa bâtisse française, l'égoïsme souverain a introduit un vice de construction (1)».

Tel est le tableau le plus complet que jamais historien ail tracé de Napoléon. Maintenant pour qui connaît la trempe psychologique de l'épileptique, il devient clair que Taine nous a donné ici le diagnostic clinique le plus délicat et le plus précis d'une épilepsie psychique avec ses gigantesques

(1) Taine. Revw des; Deux Motirfes. 1887.

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