CHAPITRE II
Newton et Cardan résolurent en rêve des i)roblèines de malhématique.
Nodier créa Lydia avec une théorie complète sur Tavenir, à la suite de rêves qu'il avait eus en 1828: cl qui « se succédèrent, écrit-il, avec un tel redoublement d'énergie, de nuit en nuit, que Tidée se transforma en conviction >.
Uuratori, plusieurs années après qu'il avait cessé de faire des vers, improvisa, en rêve, un pentamètre latin. On raconte que La Fontaine composa en rêve les Deux Pigeons, et que CondHIac acheva pendant son sommeil une leçon interrompue la veille (i).
Le Kubla de Coleridge fut conçu pendant un rêve, seulement qu'à son réveil il fut impuissant à se rappeler plus de 54 vers. La Phantasie de Ilolde fut composée dans les mêmes conditions.
Le génie dans l'inspiration. — H est très-vrai, d'ailleurs, que nul ne ressemble mieux à un aliéné en proie à un accès de folie que l'homme de génie, alors qu'il médite et élabore ses conceptions (2). Nous remarquons chez ce dernier, d'après Réveillé-Parise le pouls petit, contracté, la peau pâle, froide, la tête chaude, bouillante, les yeux brillants, injectés, égarés. Après le moment de la composition , il arrive souvent que l'auteur lui-même ne comprend plus ce qu'il écrivait peu avant. Marini, tandis qu'il écrivait VAdone, ne ressentit pas une grave brûlure au pied.
Le Tasse, durant la composition , ressemblait à un ohsédé (3).
Lagrange sentait son pouls devenir irrégulier pendant qu'il écrivait. Alfieri avait la vue trouble. Il en est même
'1) VjROA. Lazzarelti. 1880.
'^) Rappelons le proverbe: « Aut insanit homo, aut versus facii ».
0) BrrriHCLLi. Ouvrage cité.
qui pour se livrer à la méditation se mettent artificiellement dans un état de semi-congestion cérébrale. Aussi Schiller plongeait ses pieds dans la glace. Pitl et Foi préparaient leurs discours après des excès de porter. Paisiello composait enseveli sous une montagne de couvertures. Milton et Descartes s'enfonçaient la tête dans un canapé. Bonnet se retirait dans une pièce froide, la tète enveloppée de linges chauds. Cujas travaillait ventre à terre sur le tapis.
On a dit de Leibnitz «qu*il méditait horizontalement»: tellement cette altitude lui était nécessaire pour se livrer au travail de la pensée. Milton composait la tète renversée sur son fauteuil (1). Thomas et Rossini composaient dans leur lit. Rousseau méditait la tète au soleil en plein midi (2).
Ce sont là des moyens instinctifs qui augmentent momentanément la circulation cérébrale aux dépens de la circulation générale.
On sait que le plus souvent les grandes conceptions des penseurs se sont organisées, ou tout au moins ont pris leur essort, au choc d'une sensation spéciale qui produisait sur l'intelligence l'effet d'une goutte d*eau salée sur une pile voltaïquc bien préparée. Il est de fait que toutes les grandes découvertes ont eu pour occasion, suivant la remarque de Moleschott (3), une simple sensation. Quelques grenouilles qui devaient fournir un bouillon médicinal à la femme de Galvani donnèrent naissance au galvanisme; le mouvement isochrone d'une lampe, la chute d'une pomme inspirèrent les grands systèmes de Newton et de Galilée. Alfieri composa ou conçut ses tragédies pendant qu'il écoutait de la musique, ou tout au moins quelques heures plus lard. Mozart trouva une cantate célèbre du
(1) Keveillé-Parise, p. 245.
(2) ÂRAQo. Œuvres, m.
(3) Kreislauf der Leben, Brief., xviii.