VI PREFACE
taire, et les malheureux qui inondent les hospices où ils sont enfermés de leurs ineptes productions, fruits de la démence, ne seront ni des Shakespeare, ni des Victor Hugo. Jamais M. Lombroso n'a prétendu mettre sur la môme ligne l'homme de génie et Taliéné. Il est innocent de cette colossale bêtise, et c'est avec raison qu'il peut s'irriter contre ceux qui lui prêtent cette ridicule assimilation.
Son opinion est bien différente, et, il faut le dire, elle est appuyée sur des faits positifs : c'est, d'une part, que le grand et puissant génie des inventeurs, des découvreurs, semeurs d'idées et créateurs, ne concorde pas avec une santé intellectuelle irréprochable, et que, d'autre part, dans les formes de l'intelligence qui sont propres aux aliénés, on rencontre certains caractères psychologiques communs aux fous et aux hommes de génie.
On trouvera dans le cours de ce livre les intéressantes raisons que M. Lombroso allègue en faveur de sa thèse, et on lira le détail des faits nombreux qui rendent cette thèse, à mon sens, tout à fait démontrée. Ici je voudrais, et en quelques mots seulement, montrer comme quoi cette théorie, qui paraît si subversive, n'a rien au fond que de très naturel.
Il est assez difllcile de définir Vhomme de génie. Personne ne saurait établir une limite absolue, une démarcation formelle entre l'homme de génie et l'homme de talent, entre l'homme de talent et l'homme médiocre. Hélas ! n'en est-il pas de même pour chaque classification? No renouvelons donc pas le vieux sophisme des Grecs, qui prétendaient qu'il n'y a pas d'hommes chauves, puisqu'on ne peut décider le nombre exact de cheveux à partir duquel un homme cesse d'être chauve. — Donc, ne cherchons pas la limite, et considérons les hommes dont le génie est incontesté, par exemple Dante, Pascal, Shakespeare, Newton, Victor Hugo, Gœthe, Léonard de Vinci, Raphaël, Napoléon.
Il me paraît que ce qui caractérise ces grands hommes, c'est qu'ils diffèrent du milieu qui les entoure. Ils émettent des idées que les hommes vivant à côté d'eux n'ont pas eues et ne pouvaient pa^ avoir. Ils sont des initiateurs, des originaux. Pour moi, la vraie et l'unique marque des hommes de génie semble être l'originalité. Ils voient plus, mieux et surtout autrement que le commun des hommes.
Ce caractère d'originalité est indispensable pour qu'il y ait génie. Cela est si évident que c'est presque une naïveté que de le dire. Supposons un peintre exact, minutieux, possédant une habileté do