‹ L'homme de génieChapitre 4 sur 257 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

main irréprochable : s'iJ se contente de peindre comme on avait peint avant lui, sans innover, sans apporter un procédé nouveau, 9oit dans le coloris, soit dans le choix des sujets, soit dans la disposition des personnages, soit dans l'éclairage de ses toiles, on pourra vanter son talent ; mais on n'aura pas le droit de parler de son génie.

11 faut qu'il invente, qu'il fasse du nouveau. Car, sans cette nou- Tcauté, il n'aura pas de génie. Or, pour faire du nouveau, il faut que cet homme diffère profondément des autres peintres. Depuis Léonard de Vinci, il y a peut-être eu vingt-cinq peintres de génie, mais il y a eu de par le monde au moins un million de peintres médiocres. Pour sortir de cette foule, pour faire preuve de génie, il faut qu'un peintre soit constitué mieux ou, pour ne rien préjuger, aotrement que ce million de peintres inconnus.

C'est dans cette différenciation avec le reste des hommes que paraît consister décidément le génie.

On voit tout de suite la conséquence de cette simple affirmation : l'homme de génie diffère des autres hommes; il est donc anormal, au moins par ce caractère spécial de voir ce que les autres ne voient pas.

Laplace a dit : Les découvertes consistent en des rapprochements d'idées susceptibles de se joindre et qt^i étaient isolées jusqu'alors. L'homme de génie peut trouver ces rapprochements, qui n'apparaissaient pas aux vulgaires humains, et c'est en cela qu'il est étrange et anormal.

Il en est de même chez les fous. En eux, les associations d'idées originales abondent. Elles éclatent par fusées soudaines et se manifestent par des divagations parfois ridicule:^, mais où se dévoilent des combinaisons toujours imprévues et quelquefois ingénieuses. Aussi qu'arrive-t-il? C'est que ces hommes de génie, qui sont différents du milieu qui les entoure, ne possèdent pas la commune santé intellectuelle: ils ont des tares à la fois physiologiques et psychologiques. Ils sont atteints soit du délire des persécutions, soit du délire des grandeurs, soit du délire religieux. Ils appartiennent à des familles riches en dégénérés et en aliénés : la plupart meurent sans postérité, ou bien encore les enfants qu'ils laissent ne sont pas dans l'équilibre intellectuel et physique normal.

L'homme de génie, c'est l'homme qui a pu faire plus, mieux et autrement que les autres hommes, ses contemporains. C'est donc on éti'e anormal, une excejHion.

TiU PLEFACC

£b tien! la nature a'alm-» pas lês exeeptioos: elle tâche de les faire disparaître: elle se socciê aran: \ooX de rnniformité de la raee. Elle e$t esKoûelIeioent déicorratîqiie et nireleose. Les arwtocratîe» iotellectoeîles, qai sûni les e<priu géniaux, elle ne les aiuie pas. Elle les soaSre impaiiemmeDU et son oâSee est de faire rentrer dans le rang ces égaréSw

A l'âge de onze ans. Pascal inrente la géométrie. A dix-hoit ans, il renoarelle la pbjsîqae. Vest'-ce pas là une anomalie étrange, preiqae effrarante, qae cet eniant qoL à Tige où d'ordinaire on joae aax billes, conçoit plos grandement et plos profondément que les maîtres en ^ingt siècles n'avaient pa faire ?

Foar être un Pascal, il faut être un malade, en donnant au mot mala-le son rrai sens, c'est-à-dire le sens à'anormaL Je ne sais s'il est permis de se servir du mot de dégénéré qu'emploie M. Lombroso: car cela me parait un quasi-sacrilège. Au lieu de dire dégénéré, je dirais un pragêHéré (sit renia rerbo).

Dégénérescence ou progrès, Tbomme de génie n'en est pas moins nne étrangeté, une anomalie qui ne doit pas durer.

Qu'on me permette à cet égard un exemple que Ton trouvera peut-être peu respectueux. Supposons qu'on prenne une collection de graines, a peu près identiques en apparence, et qu'on les sème. Ces graines auront presque toutes le même développement, et finalement, à peu de variations près, la taille des plantes qu'elles auront formées sera uniforme. Pourtant, dans le nombre, il v aura des types aljerrants: quelques graines seront toutes petites; d'autres, au contraire, auront donné des individus très grands, dépassant de beaucoup la moyenne commuue.

Eh bien! les unes et les autres, les grandes comme les petites, seront des monstruosités et des malades. Que le développement 8oit exagéré ou trop faible, cela importe peu, puisque, dans les deux cas (arrêt de développement ou excès de développement), il y aura un grand écart de la moyenne générale.

Donc, à priori, on peut très bien concevoir que les hommes de génie, n*étant pas des hommes semblables aux hommes ordinaires, ont, au même titre que les fous, une intelligence faite autrement que l'intelligence du commun des mortels.

A posteriori, cette assimilation se trouve vérifiée par de fréquents et curieux exemples. Il est bien rare qu'en étudiant de près la vie d'un très grand nombre d'hommes supérieurs on ne trouve dans leur organisme mental et dans leurs procédés intellectuels

i)iirli(tie ciiose de défectueux, Je morbide, do pathologique, par quoi ils «e rapproctient des aliénés. Ce n'est pas Impunément qu'on s'éioigm de la plate et vulgaire existence des hommes ordinaires. Les gnndJ hommes ont dea idées Aies, des préjugea, des manies, des ha- LitnilM, des perversités morales, des vices de constitution, des latitinesdans le raisonnement, parfois même des hallucinations et des lik» délirantes. L'orgueil, la sensibilité, l'irritabilité morale (genus (rrilabUe tatum), la crainte, sont des affections de l'âme qui chez rtu pruinent parfois une exagération maladive. Ce sont de vraies » psychiques qui sont en eux et qui, s'ils arrivent à les diseimulflr, reparaissent avec force cliez leurs descendants. Jamais je ne conseillerais^ une femme d'épouser le fils d'un homme de génie. Elle I fsrait wrtainemeut mieux de s'allier au dis d'un robuste et ignare ^^Kftyun. C« eera pour les enfauta qu'elle doit nvoir une bien meil- ^^Hnre condition de santé.

^^B.t£ manière dont travaillent les hommes de génie conduit k des

^^HBllogics plus intéressantes encore. 11 y a certainement dans la

^^^meeption d'une grande œuvre quelque chose de spontané qai dé-

^^^tate les idées vulgaires, soit par l'audace, soit par la vigueur, soit

p«r l'imprévu. Ce n'est pas au prix des plus rudes efforts qu'on

uqiiicrt du génie. Souvent même une pensée profonde, subitement

apparue, n'a exigé pour naître aucun effort. Le fameux mot de

ifuffon, que le génie est une longue patience, ne parait vraiment

pM exact. Non. jamais la patience n'a rien pu créer qu'une osavre

IionoraMe et moiiérée. Mais le génie est immodéré: qu'il ^'agisse

d'un tableau, d'iuie piôce de thé&tre, d'un théorème de mécanique

ou d'une bataille.

l'eut-Slre Thomas Corneille a-t-i! eu autant de patience que son illusti'u frère. Il n'a jamais pu s'approcher du Cid. Mettez ensemble lu» SflO.OOO écoliers de onze ans qui, à cette heure, épellent les rudiments de la grammaire de leur pays, et du système décimal:

BIc liur patience réunie ne fera pas ce que Pascal, à leur Age, xécuté en se jouant.

. y a donc dans la pensée de l'homme génial quelque chose de démesuré, d'extraordinaire, d'étrange par conséquent. Or, c'est précisémout ctf caractère d'ôtrangeté qui se retrouve dans la pensée des fous. Ce sont ias associations d'idées bizarres qui nous déconl«nt aussi bien que les élucubrations du hachîch, et lesdivaga-

X PBÉFACE

tions des maniaques. On lira plus loin Tbistoire de cet aliéné, dont nous parle M. Lombroso, qui, en se tortillant la barbe, disait: € Voici le dernier helminthe ». En un rapide concept, il s'était vu presque simultanément exécuté, enterré et dévoré par les vers du tombeau.

C'est chez les poètes surtout que la promptitude et la bizarrerie de ces associations d'idées saugrenues sont étonnantes. Las fous procèdent, comme on sait, par calembours, par allitérations : chat..., chapeau..., peau..., manchon..., fanchon. Ce modus agendi intellectuel est extrêmement voisin de la poésie. Et je ne parle pas seulement de la mauvaise, mais de la grande et vraie poésie, celle des maîtres, de Victor Hugo, par exemple. Il ne peut être douteux pour personne que, chez Victor Hugo, c'est le mot qui éveille l'idée et qui la précède. Chez un poète médiocre, il y a d'abord une idée, puis un mot pour l'exprimer. Chez un grand poète, il y a l'inspiration, c'est-à-dire, avant l'idée, le mot, qui naît, pour ainsi dire, spontanément. Le développement n'est pas voulu, il est amené presque fatalement par la succession des mots et des rimes. Le travail intellectuel est là presque inconscient. C'est chez Victor Hugo une étincelante et ininterrompue succession de mots: chaque mot étant une nouvelle image, une nouvelle idée. Les images s'appellent les unes les autres; les rime^ suivent les rimes; et de nouvelles idées arrivent sans cesse, toujours appelées par les idées, c'est-à-dire par les rimes qui précèdent.

Chez les grands inventeurs comme ch6z les grands poètes, ridée est aussi presque involontaire. Elle est parfois baroque et surprenante! Combien de fois, dans les asiles d'aliénés, n'a-t-on pas vu éclore de mirifiques inventions I II s'en est fallu souvent de bien peu pour que ces sottises ne se soient pas transformées en trouvailles géniales. Rien ne manque à cette analogie, pas même l'hostilité des hommes raisonnables qui confondent les grandes inventions avec la folie. Et, en effet, les vraiment grands inventeurs ont essuyé les dédains et les railleries du public contemporain, qui ne les comprenait pas. Napoléon a traité Fulton de fou, et, à l'Académie des sciences de Paris, on a, au moins pendant quelques jours, douté de la réalité du téléphone. Les grandes inventions ont cela de commun avec les élucubrations des fous qu'elle sont au-dessus de nos conceptions ordinaires.

Mais quelle conclusion allons-nous en tirer?

\\\i*-}e dire qus les grands poôles et les gramis inventeurs sont •I»«Iiài>-sî A Uiwi ne plaise, ut. avec M. Lombroso, je proteste oHitre ceax qui voudraient nii.- prêter une pareille opinion.

Ea vttel, le grand lioiume, tjiioiijuâ oO^ont, par^i par-là, quelignei points de rupprocliement arec l'aliéné, en diffère pourtant par iiii nintcWre essentiel, il a la conception rapide et bizarre du fou, mais il a quelque chose de pins; et cela rend sa conception féro(id«. au lieu de la laisser stérile et absurde: il a la clarté et l'Uffldiie.

U plupart des horoDies vivent dans un état de seœi-réve: ils mi incapables de saisir les relations des objets environnants, sans ''imprégner a clia(|ue instant de la vérité extérieure, sans rien approfandir, ne pouvant connaître que la superficie des choses, àotllad leur rdve qu'ils poursuivent Qdôtement: ils ne réagissent, se lusKDt mener par les événements et sont absolument dépourvus de Ml esprit critique qui permet de contrôler et de niodifler les écarts il» Il pensée vagabonde par la notion toujours présente de la l'éaliw concrète. Les fous sont, plus que les hommes normaux, sujets Smtte infirmité intellectuelle de ne pas voir ce qui est autour i'eai. Us sont en plein i-ôve. • La folie, disait Gérard de Nerval {ijai 8*f connaissait, hélas!), c'est l'épanclienient du rdve dans la via rMlle*. Cliez les fous, nul frein aux divagations, nul pouvoir d'arrêt 011 da modiflcatitm, nulle inflnence de la vérité des olioses.

.Au contraire, les hommes de génie, en même temps qu'ils ont une imagination ardente et primcsantière, ce qui les écarte de la (baie vulgaire, possAdent tous nn grand sens critique, qui s'exerce chcE eux presque immédiatement, concurremment avec l'idéation créatrice. C'est le mélange de cet esprit critique avec l'esprit d*inventiou qui fbit leur force.

Au fond, c«t esprit critique, c'est peut-être uniquement une plus frf-andi^ ét«adue de l'intelligence; de sorte qu'en dernière analj'se, Im bomnies de génie diffèrent des fous parce qu'ils ont, non une seule anociatîon d'idées, mais toute une série presque infinie d'idée» smultanées qui se présentent en grand nombre & leur vaste intelligeDce : l'étendue de leur pensée leur permet de corriger la fougue de leur [magination.

On peut donc admettre, dans toute conception géniale, deux éléments bien distincts : d'une part la création originale et anormale, «t, d'autre part, l'esprit de révision et de critique. Les fous ont la criiation originale; mais ils ne sont pas en état de la corriger

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