‹ L'homme de génieChapitre 34 sur 257 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La HilH, après une des ces iraprovîsalions éloquerïtes, qui valent bien Texistence entière d*un poète médiocre, tombe dans une serai-paralysie qui se prolonge pendant plusieurs jours. Mahomet, après avoir écrit ses prophéties, s'affaissait dans un état d'imbécillité et : c Trois 5ura/5 du Coran, disait-il un jour à Abou-Bekr, ont suffit à blanchir mes cheveux (1) i.

Somme toute, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu au monde un seul grand homme qui, même au comble du bonheur, ne se soit cru et proclamé, même sans cause,, infortuné et persécuté, — qui n'ait, pendant un instant éprouvé ces douloureuses modifications de la sensibilité qui forment la base de la mélancolie.

Parfois la sensibilité subit une perversion: elle se consume, s'agite autour d'un certain point de vue cl se montre indifl'érenle à tous les autres. Certaines séries d'idées, de sensations préférées acquièrent peu à peu la force d'agir à la façon d'un stimulant spécial sur le cerveau, et même souvent sur l'organisme tout entier, au point quelles survivent presque à la vie elle-même.

Heine, qui se déclarait dans ses lettres incapable de comprendre les choses faciles, Heine, aveugle, paralytique, mourant, alors qu'on lui conseillait de se tourner vers Dieu, entrecoupa les râles de son agonie par ces mots: "Dieu me pardonnera: c est son métier». C'était couronner par une suprême ironie la vie la plus eslhétiquemenil, cynique de notre temps. Les dernières paroles de l'Arélin furent, dit-on : v Gardez-moi des rats, car je suis oint m. Rabelais en mourant enveloppé de son Domino, disait: « Deati qui in Domino moriuntur m .

Malherbe, moribond, reprochait à sa garde-malade les solécismes qu'elle commettait: il rejetait les secours de son confesseur parce qu'ils étaient faits en trop mauvais

(l) Journal des savants, octobre, 1863.

Style. — Les derniers mots du grammairien Bauhours furent: (Tt/c vais ou je va mourir: Vun et l'autre se disent».

Santenis devint fou de joie en trouvant une épithète longtemps cherchée en vain.

Foscolo, avoue « que très actif pour certaines choses, il était |)our certaines autres moins qu'un homme, moins qu'une reiiime, moins qu'un enfant (1)>.

On sait que Corneille, Descartes, Virgile, Addison, La Fontaine, Dryden, Manzoni, Newton étaient presque incapables de s'exprimer en public.

Poisson disait que la vie n'est bonne qu'à faire des mathématiques. — D'Alembert et Ménage, insensibles aux souffrances d'une cruelle opération, pleurèrent d'une légère censure de la critiqué. — Luc de Lanceval se laissa amputer les jambes en souriant et ne put pas supporter les remarques critiques de GeotTroy.

Linnée à 60 ans, rendu paralytique et insensible par l'apoplexie, s'éveillait de son sommeil lorsqu'on le portait près de son herbier chéri (2).

Lagny était étendu comateux, insensible aux réactifs les plus énergiques, lorsqu'une personne s'avisa de lui demander le carré de douze. Il répondit immédiatement: « Cent quarante quatre >.

Sebouyah, grammairien arabe, mourut de douleur parce que le calife Ilaroun-el-Raschild avait sur un point de grammaire une opinion contraire à la sienne.

il convient ici de remarquer que les hommes de génie, les savants au moins, nous présentent souvent cette espèce de manie que Wachdakoff (3) et Létourneau (4) ont appelé monotypique. De tels hommes s'occupent pendant

(l) Epistolurin V. 3, p. 163.

(2» VicQ d'Azir. Elog., p. 20D.

(3) Physiologie des génies. I87r).

(4) LÉTOUKNBàU. Science et matiire. 1879.

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