‹ L'homme de génieChapitre 43 sur 257 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comte se donna pour le Grand-Prêtre de l'humanîté. — Welzel intitula son livre: Opéra Dei Watrelii.

Rouelle, le fondateur de la chimie en France, s'est brouillé avec tous ceux de ses disciples qui ont écrit sur la chimie.

€ C'étaient, selon lui, des ignorantins, des barbiers, des fralers, des plagiaires >: ce dernier terme avait pris dans son esprit une signiflcation si odieuse, qu'il l'appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par exemple, l'horreur que lui faisait Damiens, il disait que c'était un plagiaire.

Bien des génies tout en évitant de tels excès croient, néammoins, incarner en soi-même la vérité absolue; ils modifient les conclusions scientifiques, d'après leurs propres intérêts, et de la part qu'ils peuvent y prendre: ainsi Concato, ayant, par suite de l'âge, perdu sa merveilleuse habileté dans l'auscultation, remit, à l'exemple des médecins du siècle dernier, en usage exagéré et presque exclusif, l'anamnèse qu'il avait à bon droit presque entièrement délaissée dans le diagnostic clinique. — Delacroix, devenu incapable de dessiner de belles lignes, déclarait: <La couleur est tout >.

Ingres disait: c Le dessin, c'est la probité, le dessin^ c'est rhonneur >.

Chopin taxait de témérité Schubert et Shakespeare, parceque chez les grandes hommes il cherchait toujours une correspondance avec son propre tempérament (1).'

La princesse de Conti ayant dit a Malherbe : « Je veux vous montrer les plus beaux vers du monde, que vous n'avez point encore vus; > il lui répondit brusquement Cl avec émotion: ^ Pardonnez-moi, madame, je les ai vos; car, puisqu'ils sont les plus beaux du monde, il faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits >.

(1) Bêtue des Deux-Mondes, 1883.

ri'.EMIÈRt l'AItTIl^

■ On I

Folie du doute. — On rein:orili'(; souvent i:lie2 le\ honi- \ mes de ^'>'-nic les phénomènes qui caruclûrisent celte mfi' ladie appelée par les aliéntsles t folie du dotilc « cl qiij représente une des variélés de ta mélancolie.

Pour les lecteurs qui n'auraient aucune idée de ccllu forme très remarquable d'aliénation je dois rappeler que le malade de la folie du doule oiïre toutes les apparence;^ de la santé mentale: il raisonne, écrit, parle comme n'importe qui: tout se passe très bien jusqu'au moment oA il doit exKCuter un acte dans lequel son délire lui fait apercevoii' des itangers imaginaires.

Ainsi, j'ai soigné une femme qui, lorsqu'elle avait à se lever, demeurait hésitante même pendant une joiicné*! entière à côté de son lit, un br<is passé dans une manche de citomise, la seconde manche pendante, jusqu'il ce que son mari lui vint en aide.

Parfois, son mari était obligé de lui donner qucl(|Ucs légers coups pour l'amener à se mouvoir. Dans ses promenades, s'il lui arrivait de licurler un caillou onde rca-' contrer une petite mare, elle demeurait immobile: soib mari devait alors la poi'tcr sur ses épaules pendant quoi' ques instants. Dans la conversation, elle paraissait être la plus sage et la meilleure des mères de familles: mais mal-^* heur à l'interlocuteur qui aurait laissé échapper quelque mot pouvant lui sembler suspecte, comme: diabl':, mortm dieu: alors elle s'attachait à lui et poussait des ciis, ju»* qu'à ce que l'infortuné eût, dans une oraison jacutaloîi'ô' composée par elle et toujours la même, déclaré douze foïs! que cette parole n'avait point été prononcée pour li porter préjudice.

l'a paysan, atteint de la même maladie, était încapabh

de vaquer à ses travaux champêtres si quelqu'un ne se ir

vait là pour t'y pousser, car disait-il , je ne sais si je dois

piocher ou bêcher, aller h la prairie ou ii la colline et iiioB

■ incenitudc est telle que je finis par demeurer inerte.

CDAPITRE m 67

Réccmmenl, Bail, dans un mémoire très curieux sur ceUe maladie, nous raconte que lorsque Johnson traversait les rues de Londres n'oubliait jamais de toucher les piliers des réverbères, à mesure qu'il passait à côté de chacun d'eux: en avait-il oublié un seul, vite il revenait sur ses pas pour le toucher.

Napoléon !•' avait cet autre tic, où Ton peut voir un sympthôme de la folie du doute : il ne pouvait passer dans une rue, à la tête même de son armée, sans compter el additionner les couples de fenêtres h mesure qu'il s'en éloignait.

Hanzoni, dans une lettre demeurée célèbre, adressée à Georges Brîano, se déclarait c incapable de se livrer à la politique, précisément parce qu'il ne savait se décidera rien: il élail toujours dans l'incerlilude devant toute résolution à prendre, même la plus légère ». Il avait en effet peur de se noyer dans la plus petite flaque d'eau: jusqu'aux dernières années de sa vie, il ne put se résoudre à aller seul: enfin, à différentes reprises, il avoua qu'il avait, dès sa jeunesse souffert de mélancolie (i). Il passait des journées entières sans pouvoir s'appliquer à quoi que ce soit (2), de telle sorte qu'il avait dans un mois cinq ou six journées utiles pendant lesquelles il travaillait cinq heures: puis, il devenait incapable de penser (3).

Ugo Foscolo déclarait que, c très-actif à l'égard de certaines choses, il était par rapport à d'autres moins qu'un homme, moins qu'une femme, moins qu'un enfant (4) >.

Tolstoï avoue que le scepticisme philosophique l'avait conduit à un état voisin de la folie, et, ajouterons-nous, de la folie même du doute.

<\) Lettres, 62.

<2) Ibid.. p. 62. 119, 123.

C)) 0. SroBZA. Epistolario di A. Manzoni. Milano, P. Carrara, 1883.

(4) Epistolario, 3, 163.

PRESIIÈnG PARTIE

< Je me lîn:iirais, dil-il, qu'il n'y avait, hors tic moi, rien de vivanl ni de mort, que les objets n'étaient point des objets, mais de vaines apparences, et j'en vins au point, que paifois je me retournais brusquement et je regardais derrière moi, dans l'espérance de ne r-ien voir là où je n'étais pas •.

( La déplorable manie de l'analyse m'épuise, écrit Flaubert. Je doute de tout, et mi^me de mon doute (1) *.

« Je m'embarrasse et je m'épouvante de ma propre idée, écrivait Maine de Biran: toute expression m'arrête et me donne des scrupules. Je n'ai aucune confiance en tout ce que je publie et suis toujours tenté de le reprendre et de courir après mes écrits à peine parus, pour leur en substituer d'autres qui vaudraient certainement beaucoup moins. J'appelle toujours heureux tous ceux qui sont astreints k un travail fixe, qui ne sont point soumis au tourment de l'incertitude, de l'indécision qui empoisonne les hommes maîtres de leur leuips.

% Je suis toujours en train d'essayer mes forces : je commence et je recommence sans trêve : mon malheur est d'êlre inutile, de manquer d'une mesure, de ne point sentir mon existence, de n'avoir point confiance dans mes facultés.

> Je ne suis bien en aucun endroit, parrequc je porte, dans mon organisme, une source d'alTliclion , de malaise. Je n'ai le sentiment de ta personnalité qn'nulant qu'il le faut pour sentir mon impuissance, ce qui csr un g'rand supplice.

» Je suis toujours près do faire beaucoup de choses..,. et je ne fais rien (S) •.

Les petites misères de l'existence étaient pour Oarlyle des supplices: avoir à faire sa malle était pour lui une

(Il Cori'etpondanee, p. 119. 18S7.

(Z) Journal de ma t« inlime.

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