‹ L'homme de génieChapitre 44 sur 257 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

grave affaire d'Elal. L*idée de se commander des habits ou d'achercher des gants l'anéantissait.

cJ'ai renoncé, depuis longtemps à Tomnibus; écrit Renan dans les Souvmirs de jeunesse, les conducteurs arrivaient à me prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, à moins que je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière place...

>Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un, c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre. L'image de l'inconnu que je lèse vient, ainsi, m'arrêter tout court dans mon zèle.

> ...Il me vint un moment l'idée de faire quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit; l'idée que cette belle feuille de papier serait perdue m'arrêta. Je fis bien de m'arrêter».

Mais l'exemple le plus saillant de ce doute permanent nous est fourni par un autre philosophe, auteur d'un journal de sa propre vie, Amiel. H fut si tourmenté par le doute que la puissance de son génie ne se dévoila qu'après sa mort, et seulement dans son journal il révéla, avec une exactitude absolue, la plaie qui le rongea. Lisons en les passages les plus remarquables (1).

€ A mesure que la vie fuit, dit-il, je pleure l'abandon de la réalité: la pensée est triste sans l'action et l'action esl triste sans la pensée: le réel se gâte, lorsque l'idéal n'y ajoute son parfum; mais l'idéal, quand il ne s'intègre avec le réel devient un poison. Je n'ai jamais appris l'art d'écrire, il m'aurait été utile; mais j'avais honte de l'utile: au contraire, j'ai pris deux habitudes intellectuelles opposées: noter immédiatement les impressions mobiles et les analyser scientifiquement.

U) Fragments d'un Journal de ma vie. Genève 1884-1887.

70 PIlKMIÈflE PARTIE 1

« Ce journal ne sera ulile à personne, el infime pour | moi, il m'aura pliilôl servi à esfjuiver la vie qu'à la pratiquer; ...c'csl un oreiller de paresse.

» Et même dans le style, je suis inégal. Toujours éuergique el correci: cela résulte de mon exislencc: je vois devnnl moi plusieurs expressions et je ne sais pour laquelle Je dois me décider. L'expi'ession unique est on acle de courage qui implique la confiance en soi.

» Qu'esl-ce qui s'est interposé entre la vie réelle et loi?.... C'est la mauvaise tionle. Tu as rougi de désirer. Quel écran de verre l'a comme interdit la puissance, la possession, le contact des choses, en ne le laissant que le coup d'œil?>

c De très bonne heuie, j'ai découvert qu'il était plus simple d'abdiquer une prétention que de la satisfaire.

> L'idée est réparable, se modifie, mais non l'acliOD et je l'abhorre parceque je crains les remords inutiles: j'écarte de moi l'idée d'une famille, psi'ceque chaque joie manquéc est un coup de couteau, parceque chaque espérance est un œuf d'où peut sortir un serpent au lieu d'une colombe.

> L'action est ma croix, parcequ'elle serait mon rêve: tnais menlir ù l'idéal seiait une souillure de la conscience, une erreur impardonnable.

» Ma passion est de nuire à mes interdis. Lorsqu'une chose m'allire, je la ruis(1)».

Il n'esl personne qui ne voie la glorieuse parenté qui relie le génie h loules ces formes de la maladie. El cha- i cun aura songé au grand poète aliénifle, quia eu la divination de la folie dans le génie, et qui en a laissé un portrait sculptural dans llamlel, ce malade alleint de la folie du doute.

■. GeiuVe, 2' i'd, 1387.

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