‹ L'homme de génieChapitre 45 sur 257 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Il est bien entendu que nul ne prétend confondre ces^ grands malades avec les pauvres clients sans génie des maisons de santé. De ce qu'ils entrent, comme malades, dans la même catégorie, de ce qu'ils en offrent quelques cai*actères, il ne résulte pas qu'ils puissent être identifiés les uns avec les autres.

Tandis que les malades ordinaires sont réduits à une complète inaction, ou s'agitent dans un délire stérile, les malades du génie sont d'autant plus actifs dans la vie idéale, qu'ils sont moins aptes à la vie pratique.

Bien plus, quand nous croyons d'analyser d'une manière plus délicate cette forme de folie ou plutôt d'impuissance dans les décisions pratiques, si fréquente chez les hommes de génie, nous voyons qu'elle se sépare de toutes les autres. Dans la besogne scientifique, de tels hommes ne manquent ni de précision, ni de décision, ni d'audace. Mais à force de dépenser, d'épuiser toutes leurs forces dans la poursuite des problèmes théoriques, ils finissent par en manquer entièrement à l'égard des choses pratiques. A force de porter leurs regards en haut et au loin, ces sublimes presbytes, pareils à des astronomes, deviennent impuissants à apercevoir les objets les plus voisins. — Les effets semblent en partie identiques; mais la nature des phénomènes et leurs causes sont absolument différentes.

Dans le Dialogue de la Nature y Leopardi, après avoir montré comment l'excellence de l'âme du génie comporte une plus grande intensité de vie et par suite un plus vif sentiment du malheur individuel, se fait adresser parla Nature les paroles suivantes: «En outre, la finesse de ta propre intelligence et la vivacité de ton imagination, Vecccluronl pour une 1res grande part de ton empire sur toimême. Les brutes tournent facilement vers les fins qu'ils se sont proposées, tontes leurs facultés et toutes leurs forces. Mais les hommes n'utilisent que très rarement toute

leur puissance t arrêtés qu'ils soni le plus souvenl par la raison et par l'imagination, qui créent pour eux miUe incertitudes dans la délibération, et mille obstacles dans V exécution (mille dubbietà nel deliberare e miUe ritegni nelVeseguire). Les moins aptes ou les moins habitués à considérer ou à balancer les motifs eux-mêmes sont les plus prompts à prendre une résolution et les plus puissants dans Faction. Mais tes pareilles, les âmes choisies, repliées continuellement sur elles mêmes, et comme dépassées par la grandeur de leurs propres facultés, impuissantes par suite à se gouverner elles-mêmes, sont le plus souvent soumises, soit dans la délibération, soit dans l'exécution, à l'irrésolution {soggiacciono il più del tempo all'irresoluzione), qui est une des plus grandes peines qui affligent la vie humaine. Ajoute à cela, que l'excellence de tes aptitudes te permettra de surpasser facilement et en peu de temps toutes les autres âmes dans les connaissances les plus profondes et dans les rcciterches les plus difficiles: mais, néammoins, il te sera toujours ou impossible ou extrêmement difficile d'apprendre ou de mettre en pratique un très grand nombre de choses, insignifiantes en elles-mêmes, mais absolument nécessaires pour les rapports que tu as avec les autres hommes. Et tu verras en même temps ces choses apprises et appliquées sans fatigue par des esprits non seulement inférieurs à toi, mais de toute façon méprisables j».

Alcoolisme. — Plusieurs hommes de génie ont abusé des boissons alcooliques. — Alexandre est mort, à ce que Ton prélend, après avoir vidé dix fois la coupe d'Hercule, et ce fut sans doute dans un accès alcoolique, en poursuivant nu l'infAme Taïde, qu'il tua son plus cher ami.

César fut souvent reporté chez lui sur les épaules des soldats. Ni Socrale, ni Sénèque, ni Alcibiade, ni Caton, ni

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