‹ L'homme de génieChapitre 51 sur 257 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Donizeiti brutalisait sa famillA^pe fut après un accès de colère sauvage, où il était arrivé^squ'à battre sa femme, qu'il composa, en sanglotant, Tair célèbre: <r Tu che a Dio spiegasti Pali{\) »; admirable témoignage du dédoublement de la personnalité chez les hommes de génie et en même temps de leur complète insensibilité morale.

Houssaye i*aconte une scène semblable d'A. Dumas; dans une dispute, il s'était emporté jusqu'à arracher les cheveux à sa femme, qui, désespérée, voulait se retirer dans un couvent: cependant, après quelques minutes il écrivait gaiement une scène... de comédie et disait à ses amis: € Si ses larmes étaient des perles, je m'en ferais un collier (2) n.

Byron battait la Guiccioli et aussi sa maîtresse Vénitienne, une gondolière, qui poui^ant les lui rendait.

Pontenelle, voyant son commensal frappé d'apoplexie, ne s'en troubla aucunement : il en profita seulement pour faire changer Tassaisonnement des asperges.

On raconte une scène presque semblable de Goethe, lors de la mort de son plus grand protecteur et ami, le duc de Weimar.

D'ailleurs, il suffit d'assister, dans les Académies et les Facultés universitaires,- à des réunions d'hommes qui, à défaut de génie, possèdent au moins l'érudition, pour s'apercevoir immédiatement que la pensée dominante y est toujours, le dédain réciproque et la haine surtout envers l'homme qui possède, ou qui est près de posséder, le génie.

C'est là un sentiment si uniforme qu'il n'a même pas besoin d'un accord préalable: il apparaît spontanément et persiste pendant la vie entière de ces hommes. Que si

(1) CcTTRAU. Lettre d*un mélomane, Naples, 1885.

(2) Confessiofis , p. 312.

les inlérèls, les devoirs dg^onde, les mensonges conventionnelles, devenues he^pKisement une seconde nature, en amortissent et en étouffent les éclats, il sufQt d'attendre une occasion favorable, comme les procès de.... à Pa...a, etc., pour le voir à nu dans toute sa triste énergie.

L'homme de génie, à son tour, n'a pour les autres que du mépris: il se croit d'autant plus en droit de se railler de tous, qu'il en tolérerait, moins, non seulement la moquerie, mais encore l'atteinte de la plus légère critique: il s'offense même, des louanges qui ne vont pas à lui. C'est pourquoi, dans les Académies, les plus grands hommes ne s'accordent que pour louer.... le plus ignorant.

Nous avons déjà vu Chateaubriand s'offenser des éloges donnés à son cordonnier.

Lisfranc appelait brigand son collègue Dupuytrcn et forgerons Roux et Velpeau. Thompson, homme de génie qui partageait son existence entre les chicanes avec ses collègues et ses études chirurgicales, alla jusqu'à souffleter Chassaignac (1).

J'ai pu observer des hommes de génie, lorsqu'ils louchaient à peine à l'âge de la puberté: ils ne manifestaient pas, sans doute, les haines profondes qui caractérisent la folie morale: mais j'ai noté chez tous une étrange apathie pour tout ce qui ne les concerne pas: comme s'ils étaient plongés dans l'état hypnotique, ils ne s'apercevaient point des maux des autres, des besoins même les plus pressants dont souffraient les personnes qui leur étaient les plus chéries: s'ils les remarquaient, ils s'attendrissaient, et même s'empressaient immédiatement d'y pourvoir; mais c'était un feu de paille éteint bientôt; et à la pitié succédait vite l'indifférence et l'ennui.

(1) Revue scientifique. 1884.

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