‹ L'homme de génieChapitre 55 sur 257 · CHAPITRE IV In · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV In

file, entendait l'espiit d'Adam, de Moïse el de Josiié dans un meuble. )t pratiquait des exorcismes cabalistiques i ea eiiSaiianl la danse des Babyloniens »: pendant son séjour à l» maison de santé, il s'imaginait que c'était le directeur qui était atteint de folie, k II croit, disait-il, diriger une maison de santé : mais, c'est lui-môme le fou ; nous feignons la folie, pour lui faire plaisir *. Avec des sucs de fleurs il avait tracé sur le papier des symboles encadrant une géante fantastique dans laquelle se trouvaient réunis k la fois les personnages ii Diane, de Sainte Hosatie el. d'une aulricc nommée Colon, dont il était, croyatt-il, épris. En réalité, il adorait celte personne de très loin, lui envoyait de grands bouquets de Heurs, achetait pour la contempler d'éoornies lorgnettes el de superbes cannes pour l'applaudir. Aussi on disait I qu'il s'était ruiné en orgies de lorgnettes et on débauches de cannes ». Il avait découvert un lit Moyen âge, qui devait servir à ses amours; et. pour lui donner un cadi'e ^^farenable, il fit l'acquisition d'un appartement et des ^^Bpbles de luxe.

^^^Juand vint la misère, les meubles furent vendus; le lit seul resta dans une chambre , s'en alla ensuite dans un grenier et disparut enfin, tandis que son propriétaire passait SCS nuits dans les tavernes, chez les loueurs de lits à deux sous et écrivait sous les arbres et les portes cochères. Plus tard, lorsqu'il cessa de voir la Colon, elle devint pour lui comme une idole avec laquelle il vivait, et qui. dans sa pensée mistique, se confondait tantôt avec

* saintes, tantôt avec les étoiles: il pjétendit un jour, elle était l'incarnation de S" Thérèse. Lorsqu'on lui ap- Iqu'ellc déclaiait ne l'avoir jamais niraé et l'avoir aperçu itement une fois, ce qui était vrai; — il dit: « A quoi servirait-il qu'elle m'eût aimé? * et il ajoutait en citant m vers de Heine: « Celui qui aime, pour la seconde fois, Uis espoir, est insensé. .1-; suis cet insensé. Le ciel.

le soleil, les étoiles en rient: j*en ris aussi, j*en ris... et j'en meurs >. «

Un jour, à Theure du coucher du soleil, il était sur le balcon d'une maison. Soudain il voit un fantôme et entend une voii qui l'appelle : il s'élance, tombe et manque se tuer. Ce fut son premier accès, caractérisé par des hallucinations de la vue et de l'ouïe.

Vers la fin de sa vie, à l'âge de 46 ans, la folie des grandeurs se développa en lui; il parlait de ses châteaux d'Ermenonville, de la beauté de son corps, qui étonnait, dit-il, les infirmiers, achetait toutes les monnaies portant le type de Nerva, ne voulant pas que le nom de ses ancêtres circulât sur les comptoirs: et pourtant, son nom même de Nerval n'était qu'un pseudonyme. Parfois il se donnait comme un descendant de Folobelle de Nerva, dont il voulait écrire l'histoire, et dont tous les descendants mâles présentent, d'après lui, un signe surnaturel, le tétragramme de Salomon sur la poitrine.

Timide, circonspect, dans ses jours de calme, il devenait hardi, bruyant quand l'accès commençait et arrivait jusqu'à menacer ses amis à main armée. Malgré la température tombée à 17°, il refusa de quitter ses vêtements d'été. «Le froid, assurai-t-il , est un tonique et les Lapons ne sont jamais malades >. Peu de jours après, il se pendit(l).

Baudelaire (2) nous apparaît dans le portrait placé en tête de ses œuvres posthumes comme le type véritable du fou possédé de la manie des grandeurs: allure provocante, regard de défi, contentement extravagant de soimême. Il descendait d'une famille de fous et d'excentriques (3). Aussi n'étail-t-il pas nécessaire d'être aliénisle

(1) Max. nu Camp. Souvenirs littéraires. 188", 2« édition.

(2) Brunet.^re. Revue des Deux Mondes. 1887, n. 706. — Voir Fig. p. 93.

(3) Revue JHeue. Juillet, 1887.

ciiAPirriE

pour constater la (oWc en lui. Dès son enfance, il était sujet à des hallucinations; et, dès cette époque, il éprouvait, de son propre aveu , deux sentiments opposés : il était tileint d'hypéreslhésie et h la l'ois d'une apathie qui allait jusqu'à lui inspirer le besoin de se secouer d'une oasis

f horreur dans un désert d'ennui. Avant de tomber en dé- >^ence il se laissait aller A des actes impulsifs, il lançait, par exemple, de sa mai^ion, des pots contre les vitrines i^K magasins, uniquement alin de les entendre se briser. Il changeait de logement tous les mois, demandait l'hospilaiity 4 un ami. pour terminer un travail et perdait son Imps en des lectures qui ne s'y rapportaient aucunement. Ayant perdu son père, il entra en lutte contrôle nouvel Vux de sa mère, et un jour essaya de l'étrangler en

présence de ses amis. Envoyé dans Plnde pour y exercer, dit-on, le commerce, it penlil tout, et ne rapporta de son voyage qu'une... nég;resse h qui M a dédié des vers lascifs. It voulait, à tout prix, Être original; it -se livrait h des excès de boisson devant des personnages, se teignait les cheveux en vert, portait en hiver des habits d'été et réciproquement. 11 éprouva, en amour, des passions morbides. Il aima des femmes laides, horiibles, des négresses, des naines, des géantes; à une femme très belle il témoigna le désir de la voir suspendue par les mains aa plafond et de lui embrasser les pieds; — et le baiser du pied nu apparaît dans une de ses plus fiévreuses poésies, l'équivalent de l'acte sexuel.

Il rêvait continuellement de travail, calculait les heures et les lignes à écrire nécessaires pour payer ses dettes: deu?i mois au plus. Mais tout finissait là, et le travail ne commençait jamais (1).

Orgueilleux, misanthrope et apathique, il disait de luimême. « Horrible vie! mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter, m'énorgueillii' un peu dans le silence de la nuit. Seigneur, mon Dieu ! accordetmoi la grùcc de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise (2) ».

Et il en avnit bien besoin, car il appelait Gustave Planche un imbécille, Dumas un farceur. Sue un stupide, Feval' un idiol, G. Sand un Veuîllol moins la finesse. Ce qu'il attaquait cbeï tous ces écrivains, c'était la renommée <ju'il aurait voulu accaparer: et c'est pour cela qu'il se moquait de Voltaire et de Molière, car, de son proprea

(2) Les petits poi'm

CHAPITflK IV

« lia eu (.'n partage un de ces caractères qui lircnl joie de la haine el qui se glorident dans le mépris (1)*.

Avec les progrès de la l'olie, il fut alliiiut d'inversion dtt paroles, it disait: fermez pour ouvrez, cic. Il s'échappait en mois peu galants pour le sexe Téniinin : i T^cs femmes t^ont àcs aniiiiatix qu'il faut onrermcr, lialtic et liicQ nourrir ».

Il linit par la paralysie générale progressive des aliénés, don l celte aiiibilion excessive était, déjà, un prodrome.

Concalo eut pour pèic un pauvre lailleirr i|i)i succomba vittime de graves afTcclions cérébrales. Il présentait luifnêniB certains caractères de dégénérescence, comme la pàlwr et. les zygomcs volumineux; pendant dp longues années, il fut sujet à diverses formes de lypénianîe. A '"âge de 17 ans, il est pris de la terreur d'une mort imprévue et il se munit de nitre pour piévenir les futures Crises cérébrales. A 20 ans, il piend la résolution de se 'lire moine, alors que dans son enfance il était assez peu dévot pour fabriquer de faux billets de confession. Il se 'f'ierolla après avec un officier autrichien: et dès lors- il •ïui peur de toutes les sentinelles el de tous les soldats. Il n'anrail point permis à un officier d'enlier chez lui, l'épée <iu c6té; mi>;me quand i( atteignit la vieillesse, il treml>lart à la vue d'un gendarme ou d'un sergent de ville. Une nuit, il rêve qu'il a commis un homicide, et pendant plusieurs jours il est en proie à une terreur étrange. U était claustrophobe; malheur à qui aurait essaye de l'enfermer sous clef dans un wagon ou dans une chambre! Il y avait des jours pendant lesquels il se jugeait k le dernier des hommes. 11 était irascible au point dédire

^^^HlnkMHx: Hmr* au mal.

au moins une fois par jour». Celait pourtant un des plus grands cliniciens de rEurope(l).

Hainlânder eut le grand-père, qui, après avoir perdu un fils, poussa le mysticisme religieux jusqu'à la folie et mourut à l'âge de 33 ans. L'n frère de Mainlânder, fou il est vrai, voulut embrasser le bouddhisme.

Dès son adolescence, Mâinlânder, en contemplant la mer de Sorrente se sentit un jour atliré par la seule purelé de Teau, jusqu'à vouloir s'y jeler. 11 fit lui-même son éducation et composa son livre célèbre : La Philosophie de la Rédemption pessimiste. Mais pour réaliser entièrement ses théories, il s'astreignit au régime de la chasteté absolue; et le jour où son œuvre fut imprimée, il se] pendit, pour mieux en confirmer un passage qui dit: < Pour que l'homme se rachète, il faut qu'il reconnaisse la valeur du non-étre et qu'il désire avec intensité de ne point être (2) >.

Le grand Auguste Comte, l'iniliateur de la philosophie positiviste, fut soigné pendant dix ans par Esquirol : il guérit, mais pour répudier sans motif sa femme qui Tavail sauvé. Plus tard, il se crut apôtre et pontife d'une religion matérialiste; lui, qui avait voulu abolir tout sacerdoce !

Dans ses œuvres on remarque, au milieu de conceptions extraordinaires, de véritables idées de maniaque, comme cette prophétie, d'après laquelle il sera un jour possible à la femme de se féconder sans le secours du mâle!! (3).

On a dit que les mathématiciens sont exempts de tous ces dérangements psychiques. C'est une assertion inexacte. Il suffit de songer non seulement à Newton et à Enfantin,

(1) BuFAiiNi. Vita di Concato. 1884.

(2) Revue philosophique. 1886.

(3) LiTTRÉ. A. Comte et la philosophie positiviste. 1863-

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