‹ L'homme de génieChapitre 57 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un tel homme avait cependant audacieuscment devancé en théologie Dupuis et Renan !

Il se déclare lui-même enclin à tous les vices: au vin, au jeu, au mensonge, à la luxure, à l'envie: il se reconnaît en outre rusé, trompeur, calomniateur. Suivant sa propre remarque, il se surprit, pour quatre fois, à Tépoque de la pleine lune, en état d'aliénation mentale.

Sa sensibilité avait atteint un tel degré de perversion qu'il ne goûtait aucun sentiment de bien-être, s'il lui manquait le stimulant de quelques douleurs physiques, et en Tabsence de douleurs réelles, il s'en procurait par des moyens artiGciels, se mordant les lèvres et les bras jusqu'au sang; cd*ailleurs, je m'aperçus qu'en l'absence de toute souiTrance, je tombais dans un accès plus grave et plus pénible que (oute douleur)». — C'est là un fait qui nous aide à comprendre certaines tortures étranges que s'imposent voluptueusement beaucoup d'aliénés (1).

Cardan a une foi si aveugle dans les révélations des songes, qu'il publie un livre bizarre intitulé : De somnits; conforme à ses rêves ses consultalions médicales, et sur la foi d'un rêve entreprend des ouvrages: il en est ainsi de ses livres sur la Varielà délie cose et Sulle Febbri{9). 11 est impuissant jusqu'à 34 ans : un rêve lui concède la virilité et ajoute à ce don un présent dont-il n'eut pas trop

(1) Byroo disait également qne les fièvres intermittentes finissaient par loi devenir agréables, à canse de la sensation de plaiRir qui suivait la cessation de la doalenr.

(2) «( Un Jour, il me sembla entendre en rêve des harmonies très suaves » je m^éveillai et je trouvai résolu le problème Sur les /lèvres: pourquoi les unes sont léthales et les antres non. J^avais pendant 25 années poursuivi en vain cette solution.

» En rêve, Je fus averti d*avoir à écrire ce livre , divisé exactement ea 21 parties, et tellQ était la volupté que je ressentais dans la continuité de mon état, dans les subtilités de ces nisonnements, que jamais auparavant je n*avais rien éprouvé de semblable ». De subtilitate , liv. z?iii, p. 915.

à se féliciter: ce fui la cause même de ses soucis, la femme qu'il devait épouser, la lille d'un brigand, qui, avant ce rêve, ne s*était jamais offerte à sa pensée ni à ses yeux. Que dire de plus? Sa malheureuse manie le conduisit à régler ses consultations médicales d'après ses rêves, et il s'en vante même dans le cas du fils de Borromée. ^ Nous pourrions citer des exemples tantôt comiques, tantôt étranges et tantôt terribles. En voici un qui présente réunis tous ces caractères. 11 s'agit de son rêve sur la pierre précieuse.

C'était en mai 1560. Cardan avait alors 59 ans. Son fils avait été condamné publiquement pour empoisonnement. Aucun malheur ne pouvait frapper plus au vif Fâme déjà exaltée de Cardan. Il aimait son fils avec toute sa tendresse de père, comme l'attestent les vers sublimes: De morte filii, dans lesquels on voit l'empreinte de la véritable passion. Il l'aimait encore par orgueil, car il en espérait un petit-fils qui lui ressemblât. Entraîné de plus en plus par sa tristesse dans des idées de lypémanie, il croyait voir dans cette condamnation la main de ceux qui avaient conjuré sa perte: c Ainsi accablé, je cherchais en vain une distraction dans l'étude, dans le jeu: en vain je me mordais, je me frappais les bras et les jambes (nous reconnaissons là son ancien moyen de consolation). C'était ma troisième nuit d'insomnie : deux heures à peine me séparaient de Taube. Je voyais bien qu'il ne me restait plus qu'à mourir ou à devenir fou. Aussi je suppliai Dieu de m'arracher entièrement à cette vie. Et voici que, contre mon attente, le sommeil s'empare de moi, et j'entends en même temps une personne s'approcher de moi. Les ténèbres me cachaient sa vue, et elle me disait: Pourquoi t'afQiger au sujet de ton fils ? Porte à la bouche la pierre précieuse que tu gardes suspendue à ton cou et tant que tu la tiendras ainsi, tu n'auras aucun souvenir de ton fils. A mon réveil , je me demandai quel rapport pourrait exister entre l'oubli et une émeraude: mais comme il

Page 1