‹ L'homme de génieChapitre 58 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

oe me restait d'autre ressource, je me rappelai les paroles sacrées: Credidil et reputalum ei est ad justiliam: j'introduisis dans ma bouche Témeraude; et voici que, contre toute espérance, tout ce qui pouvait me rappeler mon fils s'évanouit de ma mémoire. II en fut ainsi pendant un an et demi. C'est seulement pendant mes repas, ou mes leçons publiques, alors qu'il m'était impossible de garder dans ma bouche la pierre précieuse, que je retombais dans mon ancienne douleur ».

Singulière préoccupation qui prend prétexte du double sens du mot gioia en italien, signifiant à la fois joie et joyau. Pour arriver aune telle conclusion. Cardan n'avait point besoin de la révélation d'un génie, puisque, dans ses ouvrages, il avait déjà reconnu, à cause de ce lien étymologique si absurde, une vertu consolante aux pierres précieuses (1).

Mégalomane, il se disait a le septième médecin après la création du monde; il prétendait connaître les choses qui sont avant et au dessus de nous et celles qui seront après (2) ».

De même que Rousseau et que Haller, Cardan parvenu aux derniers jours de son existence tourmentée, écrivît sa vie, en prédisant le jour précis d*une mort, qu'il appcllait de tous ses désirs et qu'il rencontra au jour annoncé, ou qu'il se donna peut-être pour ne point faire mentir son horoscope (3).

Que dire du Tasse? Pour ceux qui ne connaîtraient pas la brochure de Verga sur la Lipemania del Tasso, nous nous

(1) « Les pierres précieuses, dans le rêve symbolisent les fils, les choses inespérées, la joie, précisément parce qne gioire signifie jouir ». De somniU etc., 21. Id. De subiilitate, p. 338.

(2) Bumtnri. Geroiamo Cardano. Savona, 1884.

(3) Tout récemment Bertolotti a montré qne cette légende n*est point fondée. / Testatnenti di Cardano. 1888.

lOâ PREMIÈRE PARTIE

contenterons de citer la lettre suivante: « Telle est ma tristesse que je suis considéré par les autres et par moi-même comme fou, alors qu'impuissant à tenir cachées mes tristes pensées, je me livre à de longs entretiens avec moi-même. Mes chagrins sont humains à la fois et diaboliques: humains, ce sont des cris d'hommes et surtout de femmes, et aussi des rires de bêtes: diaboliques, ce sont des chants, etc. Lorsque je prends entre mes mains un livre pour mV bandonner à Tétude, j'entends des voix résonner à mon oreille et je dislingue les noms de Paul Fulvius >. — Dans le Messaggiere , qui, plus tard, s'incarna en lui sous la forme d'une véritable hallucination, il avait déjà fait l'aveu, souvent répété, de sa folie, qu'il attribuait au vin et aux femmes. Je suis ainsi amené à croire qu'il peignait lui-même sous les traits de Thyrsis dans VAminta et dans cette admirable slance, qu'aimait tant un autre lypémane, Rousseau :

« Vivrô fra i miei tormenti e fra le cure,

Mie gioste furie, forsennato, errante;

Paventerô Tombre solinghe e scure

Che il primo error rai recheranno avantc;

E del sol che scopri le mie sventare

A 8chi7o ed in orror avrô il semblante:

Tentera me medesmo e da me stesso

Scmpre fuggendo, avr6 me sempre appre8so(l) ».

Un jour, sous l'influence indubitable d'une hallucination, il tire un couteau et cherche de frapper un valet qui entrait dans la chambre du duc: «on l'emprisonna, dit l'ambassadeur toscan, bien plus pour le soigner que pour le punir».

(1) «Je vivrai au milieu de mes tourments et parmi les soucis, — de mes justes faries, forcené, errant; — je redouterai les ombres solitaires et obscures — qui feront apparaître devant moi ma première faut«; — et j*anrsi en dégoût et en horreur Paspect — du soleil qui découvrit mes infortunes. — J^aurai peur de moi-même et loin de moi-même — toujours fuyant. Je serai toi^ours poursuivi par moi-même ».

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