‹ L'homme de génieChapitre 59 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le malheureux changeait de pays, de nation, mais toujours les tristes images le minaient; et avec elles venaient les remords sans cause, les soupçons d'empoisonnement , les terreurs de Tenfer produites par ses hérésies, dont il s'accusa lui-même par lettre au trop indulgent inquisiteur.

< Je suis toujours troublé par des pensées ennuyeuses et tristes, avoue-t-il au médecin (^avallaro, par des images et des fantômes. Joignez à tout cela une grande faiblesse de mémoire: c'est pourquoi je prie Votre Seigneurie de vouloir bien songer à fortifier ma mémoire, dans les pilules qu'elle m'ordonnera >. — € Je suis en proie à la frénésie, écrit-il au Gonzague, et je m'étonne qu'on ne vous ait point encore écrit toutes les choses que je dis en parlant à moi-même: honneurs, faveurs, bonnes grâces des hommes, des empereurs, des rois que j'imagine, formant et réformant toutes choses à mon gré >.

Cette curieuse lettre nous montre comment les images sombres et douloureuses alternaient en lui avec les joyeuses et riantes, à la façon des couleurs subjectives dans la réaction rétinienne. Il est vrai que les images tristes finissaient par dominer, comme lui-même nous le dit si bien dans ce sonnet:

« Lasso che qaesta, al mio pcnsier, flgnra Ora torbide, or meste, or liete e cbiare, Larve, colle quai spesso, o, che mi pare loerme ho pogna, perigliosa e dura.

» Opra è questa d'incanto — o raia paura , È la mia maga ».

On voit dans ces vers apparaître le doute que sa puissante intelligence, longtemps exercée au spectacle du réel, éveillait au milieu des hallucinations du délire. — Mais hélas, le doute avait une trop courte durée! Quelques jours plus tard il écrivait à Cattaneo : c J'ai ici bien plus besoin d'exorciste que de médecin ;v car mon mal a pour cause un art magique.

» Je veux vous entretenir de mon lutin. Le petit voleur m*a dérobé beaucoup d'écus: il met tous mes livres sens dessus-dessous, ouvre mes coffres, cache mes clefs, si bien que je ne sais comment me préserver de lui. — Je suis malheureux en tout temps, mais surtout la nuit, et je ne sais s'il faut attribuer mon mal à la frénésie >. 11 dit dans une autre lettre : c Pendant la veille, il me semble voir scintiller des feux dans l'air : quelquefois, mes yeux s'enflamment de sorte que je crains de perdre la vue. D'autres fois, j'entends des bruits épouvantables, des sifflets, des tintements, des sons de cloches et des battements analogues à ceux que produiraient des horloges qui s'accorderaient et sonneraient les heures en même temps. Pendant mon sommeil, je crois voir un cavalier se jeter sur moi et me renverser par terre, ou bien je m'imagine que je suis couvert de bêtes immondes. Toutes mes articulations s'en ressentent, ma tète s'alourdit, et au milieu de tant de douleurs, de tant de terreurs, parfois m'apparaîl l'image de la Vierge belle et jeune, avec son fils couronné d'un arcen-ciel ». Plus tard, lorsqu'il eut quitté l'hospice, il raconte au même Cattaneo, comment un lutin emporta des lettres où il était question de lui-même, c et c'est là un des miracles que j'ai vus moi-même se produire à l'hospice. Aussi j'ai la certitude qu'il faut attribuer tous ces prodiges à un magicien. J'en ai plusieurs preuves: un pain me fut un jour enlevé, sous mes yeux, vers trois heures».

Malade d'une fièvre aigûe, il guérit, grâce à l'apparition de la Vierge, à laquelle il témoigne sa reconnaissance par un sonnet. Il écrit et parle à son génie, le louche presque avec la main, il ressemble souvent à son ancien Messager et lui suggère des idées qu'il était convaincu de n'avoir point conçues auparavant.

Swift, l'inventeur de l'ironie et de l'humour, avait, dés sa. jeunesse, annoncé qu'il deviendrait fou. Il se prome-

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[ un joui' dans iinjuidin avec Yoiin;,', lorsqu'il aper!,'ul un orme, donl la cjnic était presque complètement dépouilk'e de feitillngc: « Comme cel arbre, dil-ii, je commencerai à mourir par la tële n.

Orgueilleux jusqu'au délire avec les grands, il se mêlait cependant aux individus les plus grossiers dans les bouges les plus répugnantes. Ecclésiastique, il écrivait des livres irréligieux; et l'on disait de lui, qu'avant de le consacrer évoque, il eût été convenable de le baptiser.

• Vertiginosus, surdus, itiojis, mate gratus amidst, comme il se délinil lui-même, nous le voyons presque succomber ^ la douleur que liri cause la mort de sa Stella bien-aimée, et cependant, écrire, pendant ces mêmes jours, ses lettres burlesques : Sur les servantes. Quelques mois après il perd la mémoire et ne conserve que sa mordante loquacité; il <levient ensuite misanthrope, passe une année entière sans parler, sans lire. Il no reconnaît personne, marche dix heures par jour, mange toujours debout ou refuse la noiirriliirc et .se livre h des accès furieux lorsqu'on pénètre dans sa chambre.

Avec le développement de quelques furoncles, il parut améliorer: on l'entendit répéter, à diverses reprises: «Je suis fou, n mais cet intervalle de lucidité fut court; — il retomba dans la stupeur de la démence, bien qu'en lui l'ironie parût parfois avoir survécu à la raison et, pour ainsi dire, à la vie même. En 1742, comme on faisait des illuminations en son honneur, il interrompit son long silence pour dire: « Ce sont des fous, ils feraient bien mieux de ne rien faire ». Il mourut en 1745 dans un état complet de démence, léguant par son testament, rédigé plusieurs années auparavant, une somme de 11.000 livres sterlings aux fous. Il laissait aussi cette épitaphe où se trouvent résumées les cruelles tortures de son âme:

'Ici repoxe Stvifl , ici, oit le fier mcpris ne int déchirera iflus l'âme ■.

106 PnSMlèRE PARTIE

Newton, de qui Ton a pu dire avec raison qu'il s*éleva par la pensée au-dessus du genre humain, fui, pendant sa vieillesse, frappé par une maladie mentale, moins grave il est vrai que celles dont on vient de lire la description.

Ce fut probablement pendant cette maladie qu'il composa ses livres: la Chronologie, V Apocalypse, et les Leiiref à Benthley, si différents par la valeur et le sérieux des œuvres de sa jeunesse.

En 1693, après le second incendie de sa maison, et à la suite d'excès d*études, il tint des discours si incohérents et bizarres avec l'archevêque, que ses amis s'en allarmérent sérieusement. A cette époque, le timide Newton, qui autrefois avait coutume, en carrosse, de se cramponner avec les deux mains aux crochets de la voiture, fut entendu dé*^ fier Villars, qu'il voulait aller combattre dans les Cévennes. Quelque temps après, il écrivit deux lettres, qui, dans leur forme confuse et obscure, attestent doublement, comment, même dans la suite, il ne fut qu'imparfaitement guéri du délire de la persécution.

Il écrit à Locke: « Ayant pensé que vous vouliez m'embrouiller {\) avec des femmes et d'autres divertissements, et apprenant que vous étiez malade, j'ai souhaité votre mort. Je vous demande pardon pour avoir eu cette pensée et pour avoir présente comme des ouvrages immoraux votre livre sur les idées et celui que vous allez publier. Je vous croyais Hobbisle. Je vous demande pardon pour avoir dit et pensé que vous aviez voulu me vendre une charge et me créer des embarras. — Votre infortuné Newton ».

Et plus clairement encore à Pepy: « Pendant l'hiver, en me tenant prèis du feu, j'ai fini par gâter mes habitudes : une épidémie a porté ce trouble au point que, de-^ puis quinze jours, je n'ai pas dormi une heure, et depuis

(1) « Embroilled ».

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