‹ L'homme de génieChapitre 6 sur 257 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

extraordinaires, domine absolument le côté critique? Poe était d'ailleurs quelque peu dipsomane, et même alcoolique. S'il est vrai que ses œuvres sont géniales, — et elles sont à coup sûr tout à fait remarquables — elles ressemblent néanmoins, à s'y méprendre, aux divagations d'un maniaque.

L'analysé psychologique profonde, minutieuse, implacable, telles que souvent les fous atteints de manie raisonnante on commettent, se retrouve, à un degré dé force incomparable dans Crime et Chdtiment de Dostoiewski, cet écrivain puissant qui, pas plus que Poé, n'était exempt de tares intellectuelles. La bizarrerie de quelques raisonnements qu'il prête à ses personnages est tout à fait digne d'un aliéné. Et pourtant il est impossible de ne pas trouver dans ce livre une pénétration bien supérieure à la pénétration vulgaire. Si ce n'est pas du génie, au moins c'est bien près du génie.

Chez d'autres écrivains, c'est le côté critique qui domine. Mais ils n'en sont pas moins pourvus d'une certaine dose d'esprit créateur, initiateur et original. Voltaire, qui représente si bien les qualités bonnes et mauvaises de l'esprit français, avait un sens critique, et, si l'on veut, une force d'inhibition intellectuelle des plus puissantes. Son esprit clair et étendu savait immédiatement trouver le côté faible des choses. Plus que personne, il était accessible à la réalité, et ne se laissait pas égarer par son rêve. En outre, chez lui l'invention poétique était relativement faible. Mais pourtant que d'imagination, que de saillies ! Est-ce que l'esprit poussé à ce point n'est pas vraiment de l'invention ? Que l'on lise sa correspondance, ses lettres, qu'il écrivait sans le moindre effort, et on sera stupéfait de cette richesse exubérante d'idées. Elles abondent, courant sous sa plume, débordant pour ainsi dire. C'est une inspiration qui ne cesse pas. Ironies moixiantesî rapprochements imprévus ! mots ingénieux ! tout cela est aussi une des formes, et non des plus méprisables, de l'invention. Si Voltaire n'avait eu que son bon sens, il ne serait certainement pas devenu le roi Voltaire, le maître et le guide spirituel du xviii® siècle, d'où nous dérivons directement.

Ce que nous disons des œuvres littéraires s'applique tout aussi bien aux œuvres de science. « Sans enthousiasme, disait Novalis, il n'y a pas de mathématicien >. Faire des hautes mathématiques sans avoir de l'imagination, c'est se résigner à une exécrable médiocrité. La physique, la chimie, la médecine, l'histoire naturelle, exigent non seulement de l'érudition, de la patience, de l'applica-

l'tlÉKACR XV

30 rt ilu s«is critique, mais eiicure "le l'imaginât ion. Sans une cep-

tirno nri|;iiiaiité, anns queltiiie bizarrerie ilsns Ii^s conceptions, on est

ajfoat a traîner toute un<^ tip de savant, incolore et inerte, >1aDS le

hIIod, od plutôt ilans l'orniâre tics devanciers, tomme pour la ppoiliiction littùrairo. il y a dans la production

KJFDlidque d« (H'^ndci et de petites intentions. Tel savant a eu un Fclair de ^énit', ijiii plus tard, sa rie durant, restera tout à f^it iittapi^le de feire du nouveau. (Le grand Sctiwann, l'inventeur de la Ui*irie cellulaire, en ast un éclatant exemple). Et entre l'ôclair Jr 5*nie et In lueur de talent, toutes les transitions s'oliserveut.

Uaia pour la §ciene«, comoie pour les lettres et les arts, l'inventjoD ne suffit pas. Il f^ut encore une longue patience: il (àut un ^prit clair, étendu, et avant tout une persi^vi^ranee opiniâtre qui liuil aller jusqu'à la ténacité. Les aliénés ont l'invention et l'ori- ^nalit4^. Main, confinés dans leur idée Sxc, perdus dons leur rave, ifidiffdrenta sus réalités qui les entourent de toutes parts et oi'i ili iranveraient un correctif ft leur fantaisie, ils ne voient que leur idée, c'estrA-diri* itn petit point, presque imperceptible ; tout le reste Imr est fermé. Alors ils s'immobilisent dans leur conception, ce qui intndit le progrès et ce qui crée d'énormes et irréparables erreurs, Cnund une idée n'est pas combattue, modiSée. transformée par les iiléM Toislnes, elle court grand risque d'être absurde : le jugement Irùt et aain, nécessaire on fait de science, dépend peut-être de l'âteodup de notre cbamp intellectuel.

Mail, J« le répSte. t'Ëtendue ne suffit pas, il Hiut aussi l'invention. A eliai aeulcs. ni l'étendue ni rinventioD ne sufllsent. Il faut que ces diiui qiialitéfl se trouvent réunies pour qu'il ; ait production d'une înuid^ «uvre.

Si l'on étudie l'œuvre d'un des plus grands savants qui aient Iwnoré notre patrie, de Lavoiaier, on sera stupéfait d'y trouver le mulange de ces deux qualités intellectuelles maltresse. L'inventioi] ! iml plus <|ue lui ne l'a possédée, il invente a chaque instant des méibodeti nourelle». Il découvre des faits très simples, que des milliers d'oliservateurs n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent passé devint leurs yeux avant d'avoir passé devant les jrenx de Lavoisier. Il »'«end A tout: il analyse l'eau, la poudre, l'alcool; il trouve la frrmfintation, il démontre le mécanisme Je la productioh de clia- Isur par les êtres vivants, il dose cette chaleur, il crée une no- Bienclature chimique, il crée la thermochimie, il pressent la loi i"- l'équiv&lenoe des forces; et cela ne Tempôche pas de faire de

Page 1