‹ L'homme de génieChapitre 7 sur 257 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

réconomie politique, de la statistique, de l'industrie. En tout il est supérieur. Partout où il jette son regard d'aigle, il apporte une donnée nouvelle. Ce qui échappe aux autres ne lui échappe pas, à lui. Il a prévu, par une merveilleuse intuition, la chimie tout entière. Si bien que notre chimie contemporaine, avec ses admirables découvertes, a été, dans ses grandes lignes, conçue totalement par le puissant cerveau de Lavoisier.

Mais ce génie vaste et perspicace n'eût pas suffi. Il a fallu qu'il fût corrigé, modéré par un sens critique profond.

Instituer une hypothèse, c'est très bien ; mais il faut après l'hypothèse faire l'expérience et voir en quoi elle est défectueuse. Ne se laisser jamais aveugler par son idée : posséder la notion du réel^ établir une relation entre des faits qui paraissent éloignés et savoir quand on se trompe, c'est là le propre du génie.

Récemment, dans un discours, M. Pasteur, ce grand homme, qui est, de l'aveu unanime, un des plus puissants génies de notre époque, disait que l'esprit critique était une des conditions du travail scientifique efllcace et fructueux. Je ne voudrais pas contredire cette sage parole de mon illustre maître; mais pourtant il me semble qu'à lui seul l'esprit critique ne peut rien, s'il n'est fécondé par l'invention. M. Pasteur est un des plus éclatants exemples de cette union de Tesprit inventif et de l'esprit critique. Si M. Pasteur n'avait pas deviné et conçu, avant même de les exécuter, ses belles expériences sur la génération spontanée, la panspermie, l'atténuation des virus, il aurait fait un chimiste distingué ou un naturaliste intelligent, il ne serait pas devenu M. Pasteur, et c'aurait été grand dommage pour notre siècle. La maladie dont il a été atteint il y a vingt ans, une maladie cérébrale cruelle, au lieu d'éteindre son intelligence, l'a certainement surexcitée. Il est probable en effet que, si elle a agi, c'a été non pour développer son sens critique, mais pour exalter ses facultés d'invention et d'imagination. On trouverait, je pense, facilement d'aussi bons critiques que M. Pasteur; mais qui nous offrira sa force d'invention et sa puissance créatrice!

Un savant a le droit d'avoir une imagination presque délirante, s'il sait la tempérer par l'étendue de ses connaissances et la pénétration d'un esprit critique sévère et inflexible.

Pour terminer cette très longue préface, je prendrai un exemple qui précisera ma pensée mieux que toute dissertation, et j'emprun-

b^mi cet exemple A une œiirre géniale, un des pi'oJuits lea plus minis de l'intelligence liuniaine, le Don Quichotte de Cervantes. Duo Qnicbot.te a des idées grandioses et fécondes. II est un grand Mnoïateur. une àme ardente, éprise du bien et de la Justice. 11 a lur chaqac chose des notions étonnantes, bizarres, supérieures aux banalea opinions do sos contemporains et de ses compatriotes, il conçoit vile, il invente des associations d'idées étranges. Il a l'inrentiori contiuérantu et primesauliére des novateurs, des décou- VKUK el des hommes de génie. Uti peu plus d'esprit pratique, et il Informerait l'humanité, Mais hélas 1 il est fou, et vraiment fou. Car In plua légère trace d'esprit critique lui fait défaut ; il ne se rend pas compte des choses réellen, il est dans les nuages, il prend •Cl imaginations pour des vérités, il voit tout à travers son rêve, r( il se promène dans ta vie connue un somnambule, incapable de distinguer ce qui est de ce qui n'est pas. Aussi ne peut-il aboutir, «l «n-il condamné t échouer misérablement dans toutes ses entreprises. Malgré ses efforts, malgré son courage, malgré la puissance ilKffs audacieuses conceptions, il est destiné il Unir dans un hospice d'aliénés. Car il est bel et bien fou, et fou t lier.

h cùté de lui, sur son âne, chemine l'honnête Sanelio Pança. SsDCbo n'a aucun génie inventif. 11 partage les crédulités et les préjugée du vulgaire. Il répète naïvement tout ce que savent ses amis. Il parle, pense et agit comme tout le monde; il est terre à, terre, incapable de s'élever au-dessus de ce qu'ont pensé ses pères; il suit la voie commune, et dans son village il est renommé pour son bon ^ngns pratique. A toutes les fantaisies de son maître, il répond par ^^Hr arga méats pleins de bon sens; il est toujoui's dans le vrai, et ^Hnrt lui qui a raison contre don Quichotte.

Bil bien! dans tout bomme de génie, il doit y avoir l'i ta fois Vhma de don Quichotte et l'Ame de Sancho Pança. L'dnie de don Quichotte, pour aller en avant, sortir des voies battues, làire auiTfment et mieux que le commun des hommes; l'âme de Sanch» Pança, parce que cette originalité profonde ne mène k rien si elle d'mI éclairée par le bon sens, un jugement droit et la notion du rAel. C'est pour n'avoir pas eu l'audace et la fantaisie de don Quiebotto que tant d'hommes érudits et distingués ont passé A cAté de grandes découvertes ou de grandes œuvres sans les faire. C'est pour n'avoir pas eu le l>on sens de Sancho Pança que tant de pauvres fous ont usé leurs rôves A des chimères, sans profit pour eus et pour l'humanité.

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Mais il n'y a pas de conseils à donner aux hommes de génie. Ils se passeront tle nous et ils accompliront leurs belles œuvres sans DOCM. Le plu.9 simple est donc de conclure avec M. Lombroso qu'il n'est pas d** ^and homme sans une trace de folie, et de répéter ce mot qu'on prête à Aristote, ce maître en toutes choses : Xtittum tnagnum i/igenium sine quadam mijctura dementiœ.

Tharlbs Richbt.

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