CHAPITRE IV
Les plans les plus excentriques, les plus insensés, les plus enfantins le séduisent, lui plaisent, lui paraissent réalisables. A 18 ans, il se met en route, en compagnie d'un ami, avec une petite fontaine de Héron et il croit pouvoir vivre et faire fortune en la montrant aux paysans.
Ainsi , ce malheureux parcourt la série de presque toutes les professions, allant des plus nobles aux plus dégradantes; tour à tour apostat à prix d'argent, horloger, bateleur, maître de musique, graveur, peintre, domestique, secrétaire diplomatique en herbe. Dans la littérature et dans les sciences, il s'attache successivement à la médecine, à la musique, à la théologie, à la botanique.
L'abus du travail intellectuel, funeste surtout chez un penseur dont les idées se déroulaient avec peine et lenteur, joint à l'excitation toujours croissante de l'ambition, transforment peu à peu l'hypocondrie en mélancolie et enfin en manie : c Mes agitations, mes colères, dit-il, m'ont ému, si bien que j'ai passé dix années dans le délire et c'est seulement aujourd'hui que je suis calme! :& Calme!? Alors que la maladie, devenue chronique, ne lui permettait plus de distinguer, même à de rares intervalles, ce qu'il pouvait y avoir de réel et d'imaginaire dans ses chagrins! En eiTet, il dit adieu au grand monde, où il ne s'était jamais trouvé h son aise et se retire dans la solitude; mais, à la campagne même, les gens de la ville s'acharnent à le poursuivre: les vapeurs de l'amour-propre, les tumultes du monde lui voilent la fraîcheur de la nature. — c II a beau se cacher dans les bois (4), la foule s'attache à lui et l'y suit >. Et nous songeons encore une fois à la stance du Tasse :
« e da me stesso
Sempre foggendo, avrd me sempre appresso ».
(t) RêveiHes, p. 494.
Rousseau faisait certaincmeni allusion à ces vers, lorsqu'il écrivait à Corancez que le Tasse avait été son prophète. Plus tard, il croit que la Prusse, l'Angleterre, la France, les rois, les femmes, les prêtres, les hommes, irrités par certaines phrases de ses livres, ont entrepris contre lui une guerre terrible dont les effets, ou leurs apparences, lui servent à expliquer le malaise profond qu'il éprouve.
Dans le raffinement de leur cruauté, ses ennemis n*ont oublié qu'une seule chose : « graduer les tourments si bien qu'ils puissent entretenir et renouveler ses douleui*s sans cesse, en lui portant toujours quelque nouvelle atteinte >. Mais le comble de Tartifice, employé par ses ennemis, consiste à le torturer en le chargeant de bienfaits et de louanges.
Ils vont même jusqu'à corrompre les revendeurs de légumes, pour qu'ils cèdent à Rousseau leurs comestibles à meilleur marché, et pour qu'ils ne lui en fournissent que les meilleurs! Sans doute, ses ennemis voulaient faire ressortir par là sa bassesse et leur bonté (1) !
Pendant son séjour à Londres, sa mélancolie se change en véritable manie. Il s'imagine que Choiseul le fait rechercher pour l'arrêter: il abandonne à l'hôtel ses malles et son argent, et s'enfuit sur la plage, acquittant les aubergistes avec des morceaux de cuillers d'argent. Il trouve les vents contraires à la traversée et y voit un nouvel effet du complot dont il est victime: exaspéré, du haut d'une colline, il harangue en mauvais anglais, la foule de Warton, qui l'écoute stupéfaite et qu'il croit émue.
À son retour en France, les ennemis invisibles qui épient et dénaturent tous ses actes, ne sont point apaisés. S'il lit un journal, ils prétendent qu'il conspire, s'il aspire le parfum d'une rose, ils le suspectent d'étudier un poison pour eux. On lui fait un crime de tout: pour mieux le
(l) Dialogues, I.