‹ L'homme de génieChapitre 62 sur 257 · CHAPITRE IV m · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV m

surveiller, on place à sa porle un marchand de tableaux; ils empêchent sa porte de se fermer; il n'entre dans sa maison aucun visiteur qu'ils n'aient prévenu contre lui.

Ses ennemis gagnent son marchand de café, son coiffeur, son aubergiste; le décrotteur n'a plus de cirage lorsque Rousseau en désire, le batelier de la Seine n'a plus de barques lorsque l'infortuné veut passer Teau. Il demande à être mis en prison et.... cette faveur même lui est refusée. Pour lui enlever la seule arme qu'il possède, la presse, on arrête un libraire, quHl ne connait pas, et on le met à la Bastille.

L'usage de brûler un mannequin en papier à la mi-carême est aboli. On le rétablit sans doute pour tourner Rousseau en ridicule et le brûler en effigie: les habits dont on l'affuble ressemblaient aux siens (1).

 la campagne, il rencontre un enfant qui le caresse et lui sourit: il se retourne pour lui répondre.... et soudain il aperçoit un homme, qu'à son visage triste (voyez l'étrange diagnostic), il reconnait pour un espion aposté par ses ennemis.

Sous l'impression continuelle de ce délire de persécution il écrivit les Dialogues sur Rousseau jugé par Rousseau^ dans lesquels, pour essayer d'apaiser ses innombrables ennemis y il trace une peinture fidèle et minutieuse de ses hallucinations. Pour répandre cette défense, il commence, en véritable délirant qu'il est, par en distribuer un exemplaire à tous les passants qui, à l'inspection du i;tsage, ne lui paraissent pas excités contre lui par ses ennemis. — L'écrit était adressé <r à tous les Français amis de la justice {^)». Fait singulier! malgré, ou peut-être

(1) Dialogues, II.

it) Le titre exact était: « 1 tous les Français aimant encore la justice «t la Yérité». {Tr.).

rnême à cause de ce litre, il De trouva personne qui Tacceptât avec plaisir! plusieurs même le refusèrent (1).

Ne pouvant désormais se Ger à aucun homme sur terre , il s'adresse, exactement comme Pascal, à Dieu même dans une lettre très tendre et très familière; puis, par une inspiration étrange, afin de faire parvenir plus directement à Dieu sa missive et s'assurer de son appui, il dépose la lettre et le manuscrit des Dialogues sous l'autel de Notre- Dame de Paris, comme si le Dieu créateur de Tunivers, le Dieu des philosophes, pouvait demeurer niché sous la coupole d'une cathédrale!! — Bien plus, ayant trouvé la grille fermée, il soupçonne une ligue du Ciel contre lui!

Dussaulx qui le vit souvent dans ses dernières années, nous dit qu'il se défiait même de son chien, et voyait un mystère dans ses caresses trop fréquentes (2).

Le délire des grandeurs ne lui fit jamais défaut: nous en avons un exemple continuel dans ses Confessions, où il défie le genre humain de montrer un être meilleur que lui.

Après tous ces témoignages, il me semble que Voltaire et Corancez n'avaient pas entièrement tort d'affirmer c que Rousseau était fou et qu'il l'avouait lui-même»: De nombreux passages des Confessions et des lettres de Grimm font allusion à d'autres aiTections comme la paralysie de le vessie et la spermatorrhée, qui avaient probablement pour

(1) 11 faut avouer qne cet accneil s^expliqnerait assez par de nombreux passages de cette étrange supplique: en voici le début: «Français, nation jadis aimable et douce , qu'êtes-vous devenus f Que vous êtes changés pour nn étranger infortuné, seul, à votre merci, sans appui, sans défense, mais qui n*en aurait pas besoin chez un peuple Juste ^»

Et plus loin:

«Quittez ce vieux nom de Francs: il doit trop vous faire rougir.

» Français, on vous tient dans un délire qui ne cessera pas de mon vivant». CTradj.

(2) BuGEAUi.T. Études sur l'état mental de Rousseau, p. 123, 1876.

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point de départ la moelle épinière et qui durent certainement aggraver chez lui le délire mélancolique: il faut en plus se rappeler que, dès sou enfance, Rousseau, comme tant d'autres dégénérés, montra une grande précocité et une remarquable perversion de l'instinct sexuel ; dans ses rapports avec les femmes, il n'éprouvait de jouissance que si elles le battaient à nu comme un enfant, ou si elles le menaçaient (1).

LenaUy un des plus grands lyriques des temps modernes, terminait, il n*y a pas longtemps, à l'asile des aliénés de Dôbling, une vie que, dès l'enfance, nous offre un singulier mélange de génie et de folie. Fils d'un patricien orgueilleux et corrompu, et d'une mère catholique très sensible et ascétique, il manifesta tout jeune des tendances vers la tristesse, la musique et le mysticisme. — II étudia médecine, droit, agriculture et encore mieux la musique.

En 1831, Kerner remarquait en lui des accès étranges de tristesse et de mélancolie. Il était étonné de le voir parfois passer des nuits entières dans les jardins à jouer de son instrument favori.

€ Je me sens, écrivait-il à sa sœur, entraîné vers la tristesse par une sorte de gravitation. Le démon de la folie se joue dans mon cœur, je suis fou: à toi, sœur, je le dis, car tu m'aimeras toujours autant». Ce démon le décide à se rendre, presque sans but, en Amérique. Il en revient, se voit fêté, accueilli par tous avec joie: «mais l'hypocondrie, ce sont ses propres paroles, lui a planté au cceur sa dent profonde. Tout est inutile (2) ».

Ce cœur infortuné devint en effet malade de péricardite : il n'en guérit plus tard qu'imparfaitement.

(1) Revue philosophique. ISSd.

(2) ScBUBZ. Lenau's toerke, v. 1, p. 275.

114 PREMIÈBE PARTIE

Dés lors, le sommeiU son ancien ami, le seul médecia de ses raaux, cesse de le visiter. A chaque nuit, ce grand malade est environné d'images lerribles.

< On dirait, écrit-il, dans un langage étrange mais habituel chez les fous, que le diable chasse dans mon ventre j'y entends un aboiement continuel de chiens et un funèbre écho d'enfer. Sans plaisanter, il y a là de quoi se livre s au désespoir ».

La misanthropie que nous avons déjà constatée ch^ '^ Haller, Cardan, Swift, Rousseau, apparaît en 1840 ch( Lenau, avec tout l'appareil de la manie. Il a peur, hont< dégoût des hommes. L'Allemagne lui prépare des arcs d triomphe, des banquets: il s'enfuit, et erre sans but d contrée en contrée : il éprouve des impatiences et des c( léres sans cause, il ressent une véritable impuissance pou m le travail, ainsi qu'un homme, dit-il, à qui non est fer^muta sincipuL

Son appétit devient lunatique, comme son cerveau. 1/ revient avec un charme étrange au mysticisme de son enfance: il veut étudier les gnostiques, il relit les histoires de sorciers qu*il aimait tant pendant sa jeunesse, il boit d'énormes doses de café, et fume à l'excès. — c On ne saurait croire, remarque-t-il, comment, suivant les mouvements du corps, et surtout lorsqu'il s'agit d'allumer un cigare ou d'en changer, il se développe en moi de nouvelles idées ». Il écrit pendant des nuits entières, erre, voyage... combine un mariage, projette de grands travaux et n'en réalise aucun.

C'étaient les derniers élans d'un grand esprit: l'année 1844 commençait et Lcnau se plaignait de plus en plus de céphalalgie, de sueurs continuelles, de faiblesse extrême. — La main gauche et les muscles des yeux et des joues sont paralysés; il écrit avec des fautes d'orthographe comme wie gui, ou mtr gui pour mir geht — ou bien des calembours mal placés comme je ne suis pas délirant, mais lyrique.

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